lundi 18 décembre 2017

Louve

Précommande pour "louve" !

« Je gisais sur le dos, épuisée, les os en miettes, incapable de bouger. L’arène était étrangement silencieuse, pas un cri, pas un bruit… Rien ! Je regardai avec appréhension autour de moi, cherchant Lilas des yeux. Je la vis, agonisante, à quelques mètres. Je tendis ma main pour attraper la sienne, mais nous étions trop loin. J’étirai mon bras, tirai sur l’épaule… en vain. Les doigts de Lilas frémirent et je rampai jusqu’à elle. La jeune esclave avait le regard perdu dans le gris du ciel, elle respirait encore faiblement. Les larmes inondèrent mon visage en la voyant ainsi, mourante. J’aurais tellement voulu la sauver… Ces larmes que j’avais si longtemps refoulées coulèrent sans retenue aucune. Je n’avais plus rien à prouver, plus de Maître à qui obéir…

« Lilas… » murmurai-je.

Elle tourna la tête vers moi, son éternel sourire aux lèvres. Elle toussa et un filet de sang s’en échappa.

« Tu parles, c’est bien, Louve…

— Pardon », fut le seul mot que je parvins à lui dire, ce n’était pas suffisant…

Ses mains s’agrippèrent aux miennes, convulsivement tandis qu’elle toussait à nouveau.

« Tu t’es battue pour moi, merci. »

Ses yeux restèrent ouverts alors que son souffle de vie la quittait… Je ne pus retenir un cri de rage, de désespoir… Je lui fermai les yeux puis me relevai avec peine et m’approchai de la tribune. Je préparai mon geste pour lancer le glaive sur ces gens qui se repaissaient de la douleur des autres, sur celui qui était probablement responsable de tout… et les gardes tirèrent une volée de flèches qui me transpercèrent ; mon bras retomba. Je m’affaissai lentement, un sourire sur les lèvres : j’allai rejoindre Lilas. »

Mais les dieux en décidèrent autrement...

Ceci n'est que le début de leur histoire...

Roman illustré en précommande sur le site des Editions Encre Rouge : http://encrerouge.fr/boutique/louve-hurle-lune

Vous y trouverez aussi une superbe bande annonce accompagnée d'une BOL originale, toutes deux de Philippe Guerrieri.

N'hésitez pas à partager et à en parler autour de vous : sans précommandes, le roman n'existera pas. D'avance merci.

 

"Louve" sera bientôt en précommande...
Bonjour,   Mon roman sera bientôt disponible dans sa version définitive, avec toutes les illustrations, en format papier, pour une précommande.   N'hésitez pas à aller voir sur ma page Facebook "Louve" pour tout savoir... https://www.facebook.com/Louve.fr/ Au plaisir...

 

"Louve" en entier...

Bonjour à tous,

Si les premiers chapitres de mon histoire vous ont plu et donné envie d'en lire plus, vous pouvez découvrir mon histoire en entier sur http://www.monbestseller.com/manuscrit/4965-louve , avec les illustrations en plus.

Au plaisir...

Louve : Quatrième de couverture

Voici la couverture et la quatrième de couverture de mon roman illustré "Louve" qui est fini et lisisble, si ça vous intéresse sur http://www.monbestseller.com/manuscrit/4965-louve

Louve 4ème couverture 2ss faute

Louve : Couverture

louve couverture louve

Louve - Chapitre 5 : Point de départ.

 

Chapitre 5 : Louve est revenue au point de départ. Alors, comment tenir la promesse faite à Iris dans ces circonstances ?

 

J’avais passé cette première nuit dans l’Algrada couchée à même le sol de l’atrium, le lourd collier d’acier commençant déjà à mordre la chair tendre…Malgré la chaleur étouffante de cette terre, le froid ne m’avait pas quittée. Être enchaînée, ainsi, avait fait resurgir les souvenirs de Louve, ceux que je n’aimais pas… Les sensations aussi, cette torpeur qui inhibait mon cerveau semblait être revenue, à mon grand désarroi… Je me sentais vide. Par tous les dieux, étais-je donc destinée à cela ?

 

Lorsque je me réveillai au matin, le soleil pointait à peine ; la nuit avait été atroce, faite d’angoisse et de désespoir… Je n’avais cessé de penser à Iris, à son odeur, son sourire, sa peau… à son absence si cruelle.

 

Je n’avais rien mangé depuis mon arrivée ici et mon estomac se tordait dans mon ventre, affamé ; j’avais tellement soif que j’aurais pu boire l’eau du bassin carré qui occupait le centre de l’atrium s’il n’avait été trop éloigné. Je haïssais déjà les hauts murs blancs agrémentés de paravents de cette pièce ; un plafond en dôme la recouvrait, évidé en son centre. À l’aplomb de cette ouverture qui laissait abondamment rentrer le soleil lorsqu’il était à son zénith, se trouvait le bassin entouré d’une profusion de plantes aux larges feuilles vertes. L’énorme siège auquel j’étais enchaînée ainsi qu’une longue table entourée de méridiennes et tabourets constituaient le seul mobilier de la pièce.

 

Très vite, deux hommes me détachèrent et me conduisirent sans ménagement dans l’arrière court de la villa. J’y retrouvai tous les Squilésiens emmenés en esclavage par Enexo. Je remarquai, dans un coin, le gouverneur Solko : il avait perdu de sa superbe, son visage était couvert d’ecchymoses violacées, ses vêtements déchirés ; il avait l’air si vieux, si fatigué. J’eus beau chercher, je ne vis pas Svihlde. Nous fûmes placés en ligne, le long du mur, à genoux, les mains croisées derrière la tête. Un brasero fut apporté, un tison enfoncé dans les braises rougeoyantes. Quelques minutes et l’acier devint incandescent. Enexo entra alors en scène et s’en saisit d’un geste grandiloquent.

 

« Vous êtes désormais à moi ! Vous devez m’obéir… Je ne tolérerai aucune incartade, aucun manquement ! » Les gardes nous bousculèrent un peu pour que nous lui répondions :

 

« Bien, Maître ! ». Il s’appliqua à marquer le premier de la ligne, Solko évidemment, laissant le tison sur sa peau un peu trop longtemps ; le squilésien hurla, ce qui fit apparaître un cruel sourire sur les lèvres d’Enexo. Puis il tendit l’instrument à l’esclave qui l’assistait pour qu’il terminât la besogne, ces choses-là n’étaient visiblement pas pour lui. Je reçus le E sur la cuisse, brûlure intense, et fus tout de suite reconduite dans l’atrium.

 

La matinée passa lentement, j’observai les allers et venus des esclaves qui s’activaient : ménage, cuisine, lessive… J’aurais préféré faire quelque chose moi aussi, tout plutôt que de rester ainsi enchaînée, à ruminer les mêmes pensées atroces. Quand Enexo entra dans la pièce, il était déjà presque midi et les rayons brûlants du soleil pénétraient directement. Il n’eut pas un regard pour moi et s’installa à la table sur laquelle un esclave déposa précipitamment une grande quantité de nourriture et de boissons. Il attaqua son repas avec appétit, seul, se servant lui-même des plats, mastiquant lentement les mets, buvant plusieurs verres de vin coupé d’eau. Lorsqu’il eut presque terminé de se restaurer, un esclave entra, tenant Svihlde par le bras. Je fus frappé par l’attitude de la jeune fille qui semblait terrifiée, désespérée et résignée… Elle ne semblait plus rien attendre. J’imaginais sans peine ce qu’Enexo avait dû lui faire subir pendant la traversée. Elle s’assit à ses côtés et il lui servit quelques morceaux qu’elle avala consciencieusement. Il sembla alors remarquer ma présence :

 

« Je pense que notre petite louve a faim… » Svihlde continua à fixer son assiette, mais il la força à me regarder : « Tiens ! Lance-lui un peu de fromage ! » La jeune fille hésita un court instant, puis prit un morceau qu’elle lança plutôt mal, car il tomba fort loin de moi. Crevant de faim, je fis taire ma fierté et tentai tout de même, à quatre pattes, d’attraper le fromage, tirant sur ma chaîne, en vain. Enexo éclata de rire : « Si tu ne veux pas qu’elle meure de faim, tu vas devoir t’entraîner ma Belle », railla-t-il en caressant sa joue. Elle grimaça à ce contact et évita mon regard.

 

Il s’installa ensuite sur son trône et força Svihlde à s’agenouiller devant lui. Elle retira ses sandales et entreprit de lui masser les pieds pendant de longues minutes, jusqu’à ce qu’un homme, un némédien de toute évidence, entra dans la salle.

 

« Salutations, Seigneur Enexo, lança-t-il en s’approchant.

 

— Salutations, Maître Lirkin !

 

— J’ai su que vous étiez rentré de votre petite escapade en terres squilésiennes. » Un sourire étira ses lèvres fines : « Et qu’avez-vous là ? » ajouta-t-il en nous regardant, visiblement amusé. Il s’approcha de moi, me détailla avec un regard froid : « C’est une Gaelle, n’est-ce pas ?

 

— Oui, vous avez-vu juste. C’est la fille de mon frère, l’immense Sénateur Graxo. » Que de mépris dans sa voix ! Lirkin sembla un peu décontenancé.

 

« Et qu’avez-vous l’intention de faire d’elle ?

 

— Elle va me servir… Mais restez cet après-midi, vous aurez un aperçu de ce qu’elle sait faire… C’est, disons… déroutant pour une patricienne Gaelle. » Il se tourna vers moi : « Mais, j’aime bien ! » Il m’attrapa le bas du visage et planta ses yeux dans les miens. « Tu as intérêt à me donner satisfaction, ma nièce, ajouta-t-il, sinon… » Il donna un coup de pied à Svihlde qui cessa enfin son massage. Le némédien tourna alors son attention vers la jeune fille.

 

« Et celle-ci ?

 

— C’est la nièce du traître Solko.

 

— Oh ! Je vois. » Lirkin la fit se lever et l’admira à travers l’étoffe transparente de sa robe minimaliste. « Très belle !

 

— N’est-ce pas ? Et très agréable à lutiner… Elle était vierge la première fois ! » Il éclata de rire. « Vous pouvez vous servir, ajouta-t-il à l’adresse de Lirkin. Vous êtes mon ami, et j’aime à partager. » Les yeux de Lirkin s’allumèrent d’une lueur d’excitation lubrique. Il caressa le sein de la jeune fille qui fut secouée d’un violent spasme, puis il lui prit la main et l’entraîna derrière un paravent. Rapidement, j’entendis les gémissements de Svihlde, les halètements du némédien. Je baissai la tête, c’était trop dur…

 

« Elle aime ça, ricana Enexo.

 

— Non ! » C’était sorti tout seul, trop vite et cela le mit dans une rage folle. Il me gifla violemment, je tombai et il continua avec des coups de pieds dans le ventre.

 

« Silence, chienne ! Je t’interdis de parler ! » hurla-t-il, hors de lui. Il m’agrippa par les cheveux et me redressa, le visage à hauteur de son bas ventre. Il souleva sa tunique, farfouilla pour attraper sa verge, puis s’arrêta net. Il reprit son calme et me regarda avec ce grand sourire que je n’aimais pas.

 

« Dommage ! La petite va encore avoir à sucer quelque chose…

 

— Maître ! Non ! Faites ce que vous voulez de moi, mais laissez Svihlde, s’il vous plaît ! Elle ne mérite pas ça, elle ne vous a jamais rien fait !

 

— Idiote ! Ne comprends-tu pas ? Tu me dégoûtes, tu n’es qu’une chienne, la fille de l’être que je hais par-dessus tout ! »

 

Je me prosternai alors devant lui, m’aplatis complètement en signe de soumission… Je l’entendis ricaner. « Je te l’ai dit, Livia. Chacun de tes actes a des répercussions sur ton amie. Si tu ne veux pas qu’elle souffre trop, ferme ta gueule et fais ce que je t’ordonne, vite et bien ! » Vite et bien… Lorsque j’osais relever la tête, le Némédien revenait dans la salle, remettant de l’ordre dans les pans de sa tunique, Enexo disparaissait à son tour… Puis, j’entendis des hoquets, de longues inspirations sifflantes, une toux d’étranglement… Je ne pus que baisser la tête et serrer les mâchoires. Je ne pouvais rien faire pour aider Svihlde et rester ainsi, impuissante, était un supplice nouveau et particulièrement atroce…

 

Après cette si cruelle séance, l’après-midi sembla s’étirer démesurément… J’avais atrocement soif et faim, mais le Maître ne daigna rien me donner ; en fait, je crois qu’il n’y pensait même pas, et je n’osai rien demander. Svihlde avait repris sa place à genoux devant le trône, Enexo discutait avec le némédien. Comment avais-je pu supporter de rester ainsi, enchaînée, à ne rien faire, pendant toutes ces années au côté du Gouverneur ? C’était si pénible… J’en étais presque à espérer cette torpeur qui anesthésierait ma souffrance, mon impuissance…

 

Enfin, une certaine agitation anima la grande salle : plusieurs hommes entrèrent, vêtus de toges claires ou de longues robes sombres ; ils prirent place sur les tabourets disposés par des esclaves autour du grand siège sur lequel Enexo s’assit. Son ami Lirkin s’installa un peu en retrait, visiblement curieux. Un prisonnier entra, sale, vêtu de haillons, un paysan probablement. Je compris tout de suite ce qu’Enexo allait exiger de moi. Mes souvenirs de Louve remontèrent à la surface avec cette excitation de la mise à mort, des images violentes traversèrent mon esprit, rapides, saccadées, tronquées… Un atroce dégoût pour moi-même me saisit et j’eus de violents haut-le-cœur que je maîtrisai à grand peine. J’allais être à nouveau contrainte de tuer des innocents pour complaire à mon nouveau Maître… Les paroles d’Iris me trottèrent à nouveau dans la tête. Promets-moi de faire tout ton possible pour me rejoindre, de vivre et de faire les bons choix pendant le temps qu’il te restera… Celles de Lakfir s’y superposèrent. Voyons… Tout l’enjeu est là, petite humaine. Tu vas devoir faire les bons choix !

 

« Qui t’a autorisé à tuer un animal sur mes terres ?

 

— Pitié, Seigneur Enexo ! Les récoltes ont été mauvaises, je n’ai rien pour nourrir ma famille… gémit le pauvre homme qui se tenait devant nous, les mains liées, tremblant.

 

— Qui ? demanda à nouveau le Gael, trop calmement.

 

— Personne », répondit l’homme, piteusement. Il n’attendrirait pas Enexo, il le comprenait maintenant. Le Gael tira brièvement sur ma laisse et je tournai lentement les yeux vers lui. Malgré mon calme apparent, mon cerveau était en ébullition, je cherchais désespérément une échappatoire : je ne pouvais refuser les ordres d’Enexo, mais je ne voulais plus commettre d’atrocités pour satisfaire un quelconque Maître…

 

« Tue-le ! » Les paroles d’Enexo claquèrent sèchement, mettant fin à cette parodie de justice. L’homme se recroquevilla sur lui-même, livide. Un esclave, tremblant, déposa les griffes d’Astrellie à côté de moi et je les regardai, sans les voir… Ces griffes étaient faites pour tuer, rien que pour tuer. Mon Maître tira sur la laisse avec impatience et je me redressai lentement, gagnant encore un peu de temps : un moyen, je devais trouver un moyen ! Il m’agrippa alors brutalement par les cheveux et gronda à mon oreille :

 

« Dépêche-toi, Livia, et ne me déçois pas ! »

 

Je vis sa main serrer la nuque de mon amie, agenouillée devant lui. Elle grimaça de douleur.

 

« Va, ma louve… » réitéra-t-il doucement. Je ne le fis pas attendre plus longtemps. J’attrapai mes griffes et me levai. Je jetai un coup d’œil à Svihlde dont l’expression me secoua plus qu’il ne le fallait à ce moment-là, m’approchai du condamné tremblant de peur… et le Maître lâcha ma laisse. Je bondis sur ma victime et lacérai son bras, lui arrachant des hurlements. À force de réfléchir, -Lilas aurait été contente-, une vague idée s’était fait jour en moi… Je lançai mon genou dans son ventre et le Némédien, trop faible, s’effondra. Et finalement, une solution s’était imposée, imparfaite, risquée… la seule qui me fût venue : le procès avait été une mascarade, à mon tour de faire semblant… Lâchant mes griffes, je bourrai le Némédien de coups de poings. Son sang gicla sous mes coups et inonda son visage. J’eus alors peur d’être allée trop loin… J’avais tenté le tout pour le tout, essayant de retenir mes coups au maximum tout en donnant l’illusion d’une véritable mise à mort, brutale et sans pitié, comme le souhaitait Enexo. J’avais pour cela délaissé mes griffes, -bien trop dangereuses- pour des coups de poings qui, bien placés, me permettraient de ne pas tuer… du moins, je l’espérai. Je continuai à simuler au mieux l’acharnement sur le pauvre homme jusqu’à ce qu’Enexo tirât violemment sur ma laisse. Je m’arrêtai immédiatement. L’homme était faible, épuisé, en mauvaise santé, peut-être ne survivrait-il pas à un tel traitement… mais il était vivant, j’en étais absolument sûre. Je récupérai mes griffes et me relevai, les poings couverts de sang, attendant les ordres. Le Némédien baignait dans son sang et mon Maître fit un geste dégoûté pour que le corps fût enlevé, sans même chercher à vérifier son état. Deux esclaves s’exécutèrent prestement. Il tira à nouveau sur ma chaîne et je repris ma place à ses pieds, le souffle un peu court, dévorée par l’inquiétude. Enexo sourit et me flatta : « Bien Livia, bien ! » Le simulacre avait, semblait-il, fonctionné.

 

« Alors ? Qu’en avez-vous pensé ? demanda Enexo lorsque tout le monde eut quitté la salle.

 

— Vous aviez raison, Seigneur Enexo. Elle est… différente. Une patricienne Gaelle ne se battrait pas ainsi.

 

— Je vous l’avais bien dit. C’est une louve, féroce et soumise, ajouta-t-il en me regardant du coin de l’œil.

 

— Alors, qui est-elle ?

 

— Aucune idée ! Mais c’est bien la fille de mon cher frère, c’est tout ce qui m’importe. »

 

Cela ne sembla pas vraiment suffire à Lirkin, plus curieux que mon oncle. « Et comment allez-vous l’utiliser pour… ? » Enexo lui jeta un regard noir et l’homme préféra ne pas terminer sa phrase.

 

« Vous verrez bien, Lirkin, vous verrez bien. » Agacé, il congédia rapidement son ami et reprit sa place préférée. Un geste, et Svihlde lui lava les pieds, les sécha avec une étoffe. Elle reprit ensuite son massage avec une huile au parfum ambré. Décidément, ses pieds l’obsédaient ! Le Gael soupira d’aise. « Oui, petite… Continue encore. »

 

Le paysan Némédien n’était évidemment pas tiré d’affaire, loin de là… Dans l’état où je l’avais laissé, il lui faudrait rapidement des soins. Je devais mettre quelqu’un dans la confidence, je ne pouvais faire autrement… Durant toute la fin de journée, j’attendis une opportunité, une seule… Mais, je n’étais là que depuis peu, je ne connaissais personne. À qui faire confiance ? Je n’eus pas à me poser la question bien longtemps. Ce soir-là, comme chez le Gouverneur Solko, j’eus droit à ma première sortie. Une jeune femme vint me chercher et m’entraîna dans un bâtiment extérieur, réservé aux esclaves pour me permettre de me soulager et de nettoyer ce sang qui maculait mes mains. N’ayant ni manger ni bu depuis presqu’une journée, je n’avais pas d’envie pressente. Je m’accroupis néanmoins sur les latrines et regardai l’esclave avec attention : elle avait la peau sombre, presque noire, des lèvres bien dessinées bien qu’un peu épaisses, des yeux bruns dans lesquels on pouvait se perdre… Ses cheveux, aux reflets mordorés, étaient disciplinées en une myriade de fines tresses, dont une partie était relevée en un gros chignon ; les autres, très longues, pendaient librement sur ses épaules. Pouvais-je lui faire confiance ? La question était superflue, je n’avais pas d’autre choix. Alors, comme ça, sans savoir, la peur au ventre, je m’ouvris à elle : quitte ou double…

 

« S’il vous plaît ? coassai-je bizarrement.

 

— Que voulez-vous ? » Le ton était peu engageant. Je déglutis et continuai quand même.

 

— Je… » J’avais du mal à trouver les bons mots. « L’homme condamné… » Son regard se fit plus dur, elle attendit la suite. « Il… Il n’est pas mort.

 

— Vraiment ?

 

— Oui, je vous assure. Il était vivant quand…

 

— Non, il était mort ! Il ne bougeait plus, ajouta-t-elle tristement.

 

— Non, non ! Blessé, dans un sale état, mais vivant… Aucune de ses blessures n’est mortelle, croyez-moi… » Elle eut un rire désagréable.

 

« Et pourquoi vous croirais-je ? Vous avez tuer ce pauvre paysan… Il ne faisait que nourrir sa famille, vous savez ? » Je hochais la tête, oui, je savais. « Si vous vouliez tellement l’épargner, pourquoi jouer cette cruelle mascarade ? Il vous suffisait de ne pas obéir au Seigneur.

 

— Voyons, dis-je en la regardant, on ne désobéit pas au Seigneur Enexo, n’est-ce pas ? » Elle se contenta de hausser les épaules. « Je ne vous demande pas de me croire sur parole, repris-je. Allez voir, récupérez son corps ; il est vivant et vous pourrez le soigner. » Je la regardai, anxieuse, mais je lus dans ses yeux noirs qu’elle ne me faisait pas confiance… Évidemment, tout ce qu’elle avait vu c’était une bête féroce qui s’était acharnée sur un pauvre type. « S’il vous plaît ! Sauvez-le…

 

— Pourquoi est-ce si important pour vous ?

 

— J’ai commis tant d’atrocités par le passé pour complaire à mon ancien Maître… Je ne veux plus faire de mal.

 

— N’avez-vous donc aucune honte ? » s’emporta-t-elle alors. Je la regardai, surprise par sa véhémence.

 

« Pourquoi ?

 

— Je sais que vous êtes une patricienne Gaelle ! Vous n’avez jamais eu de Maître, vous n’avez probablement jamais tué quiconque de vos mains ! Comment osez-vous me mentir ainsi ?

 

— C’est… plus compliqué que ça. Est-ce que vous avez vu l’exécution ?

 

— Suffisamment pour être dégoûtée, oui.

 

— Alors, vous savez que je ne suis pas que cette patricienne Gaelle… »

 

La Némédienne ne me répondit pas et attrapa vivement ma laisse. Elle m’entraîna vers le bassin. Je m’agenouillai sur la margelle et plongeai mes bras dans l’eau, frottant par endroits pour retirer le sang séché. Je vis le dégoût dans les yeux de la jeune femme et me détournai, incapable de le supporter. La soif me tourmentait, mais je n’osais pas lui demander à boire, son regard était trop blessant, trop dur… Elle me ramena sans un mot auprès du Maître et je me rassis à ses pieds… Elle ne m’avait pas cru sincère, tout était fichu. Mon simulacre avait trompé Enexo, mais le pauvre homme, sans aide, allait agoniser lentement…Mais que pouvais-je faire de plus ?

 

***

 

Cette seconde nuit dans l’Algrada fut encore plus atroce. À la chaleur étouffante, s’ajoutèrent la honte, la culpabilité et bien sûr le manque… La jeune esclave à la peau sombre dansa sur le cadavre du paysan condamné, riant à gorge déployée…

 

J’émergeai avec beaucoup de difficultés au matin. C’était probablement très tôt car un air légèrement frais entrait dans l’atrium, mais il faisait déjà bien jour et de nombreux esclaves travaillaient déjà. J’avais la nausée, la bouche sèche, la langue gonflée et une terrible douleur pulsait sur mes tempes au rythme de mon cœur, bien trop rapide. Je passai lentement ma langue sur mes lèvres craquelées… Je n’avais plus de salive. Je savais qu’Enexo n’apprécierait pas, mais je décidai de m’adosser tout de même au large trône ; le Gael n’était pas là après tout. La sensation procurée par la pierre et l’acier frais fut des plus agréables. Soudain, une large main m’empoigna brutalement et me jeta à terre, mon menton heurtant douloureusement le sol dur.

 

« Que fais-tu, esclave ? » Un peu sonnée, je regardai l’homme qui venait de parler. Il était toujours présent dans la pièce et, bien qu’il eût lui aussi un collier, il détenait un trousseau de clés sur lequel se trouvait celle qui aurait pu me rendre la liberté. Il était essoufflé, le visage rouge, son crâne chauve luisant de sueur ; sa tunique, teempée par endroits, enveloppait un ventre proéminent. Avec cette chaleur, on transpirait pour un rien. « Reste à ta place, femelle ! » Sans mot dire, je repris une position plus correcte à ses yeux. Et rapidement, je sombrai à nouveau dans une torpeur monotone, m’abîmant dans l’observation des esclaves : les femmes qui brossaient le sol, celle qui nettoyait le mur et le sol taché du sang du Gouverneur, les hommes qui réparaient un paravent en mauvais état… La peur suintait de chacun d’entre eux, ils travaillaient avec application, de peur qu’Enexo n’eût quelque chose à redire… Mais j’étais dans un état second, comme si je n’étais pas vraiment présente et tout m’indifférait.

 

Dans ce calme, mon attention fut soudain attirée par des chuchotements. Je me penchai un peu pour voir notre garde-chiourme en grande conversation avec une jeune femme que je reconnus aisément à sa longue chevelure tressée. Elle lui sourit, le charma tant et si bien qu’il finit par lui donner une clé dont elle se servit pour détacher ma chaîne. Je n’avais pas envie de la voir et de sentir son mépris, son dégoût. Elle prit ma laisse et m’entraîna vers les thermes des esclaves ; j’eus du mal à la suivre, mes jambes semblaient en coton, incapables de me soutenir. Nous parvînmes quand même dans le bâtiment et je m’accroupis docilement sur les latrines. La chaleur était encore pire dans ce bâtiment, vraiment intolérable. Je me pris à regretter les terres Squilésiennes et leur froid… Mais sans doute avais-je oublié la dureté du climat du pays du Gouverneur. En relevant la tête, je vis Lilas, devant moi, son éternel sourire aux lèvres, une jolie robe couvrant son corps. Elle se pencha vers moi et je sentis son parfum.

 

« Lilas ! C’est vraiment toi ? Tu m’as tellement manqué !

 

— Toi aussi Louve… » dit-elle en effleurant mes lèvres des siennes, ses doigts glissèrent sur ma joue.

 

« Tu dois vivre, bats-toi !

 

— Je suis si fatiguée… » Son visage s’assombrit.

 

« Je ne veux pas vivre sans toi. Je t’attendrai, mon amour. » Elle s’évapora alors lentement dans l’air surchauffé.

 

« Non, reste ! S’il te plaît… » Ma voix se brisa, les larmes embuèrent mes yeux.

 

« Oh ! Mais qu’est-ce que tu me fais, là ? »

 

Je reçus l’eau en pleine figure et refis brutalement surface ! Je restai un instant hébétée, dégoulinante, cherchant ma respiration, ne sachant plus où j’étais, cherchant Iris… Mais non, bien sûr… Ce n’était qu’un rêve, un délire dû à la chaleur. Elle n’était plus là, par ma faute… L’esclave reposa par terre le seau avec lequel elle venait de m’asperger, m’aida à me relever et m’accompagna jusqu’à la margelle du bassin. Elle me tendit alors une outre d’eau que je pris avidement. Je la vidai complètement, sans m’arrêter, trop vite et je m’étranglais ce qui la fit sourire.

 

« On avait soif, on dirait !

 

— Merci. »

 

Elle me tendit ensuite un gros morceau de pain que j’engloutis en quelques secondes.

 

« Et faim ! » Nouveau sourire.

 

« Merci ! » Je ne savais pas quoi dire d’autre… Que je fusse Louve ou Livia, les mots me faisaient toujours autant défaut lorsqu’il s’agissait d’exprimer mes sentiments.

 

« Je te donnerai à boire et à manger, si tu veux.

 

— C’est gentil. Le Maître ne semble pas y penser.

 

— J’y penserai moi, n’aie crainte. » Je levai les yeux sur elle. Son ton était doux, presque protecteur. Elle me fit immédiatement penser à Lilas… J’étais à nouveau dépendante de quelqu’un, comme je l’avais été lorsque j’appartenais au Gouverneur. Le froid en moi s’intensifia. J’avais tout gâché, j’étais revenue au point de départ. Mais cette fois-ci, Lilas n’était plus là et j’en étais responsable…

 

Je me laissai glisser dans l’eau froide, revigorante et apaisante. Elle s’assit sur le rebord, se pencha vers moi jusqu’à ce que sa joue effleurât la mienne : « Il est vivant », murmura-t-elle. Nul besoin de préciser de qui elle parlait. Je fermai les yeux et soupirai de soulagement. J’avais eu si peur. Je ne pus m’empêcher de la serrer dans mes bras, l’entraînant malgré moi dans le bassin. Elle poussa un petit cri de surprise et tomba en m’éclaboussant. La femme se redressa et repoussa de son visage quelques mèches tressées. Elle me sourit sans rien dire, puis sortit de l’eau. Elle ôta sa robe trempée, révélant un corps mince et ferme ; elle l’essora entre ses mains et la renfila.

 

« Je vais avoir droit à des questions…

 

— Désolée…

 

— Aucune importance ! Allez, je dois te ramener. » Je hochai la tête.

 

« Merci de m’avoir cru…

 

— Mais je ne t’ai pas cru. C’est sa femme qui a cherché le corps de son époux pour lui donner l’amulette du passage.

 

— L’amulette du passage ?

 

— Une croyance des gens d’ici. Ils pensent que, sans cette amulette, le monde des ancêtres sera interdit au défunt. Et c’est comme ça qu’elle a découvert qu’il était vivant. Un guérisseur l’a tiré d’affaire… même s’il y a toujours des risques d’infection.

 

— Qu’est-ce qu’ils font des corps des condamnés ? demandai-je.

 

— Ils sont enterrés dans une fosse commune. Ça laissera un peu de temps pour récupérer les corps des autres.

 

— Les autres ? Le Maître rend souvent la justice ainsi ?

 

— Oh, oui ! Et maintenant qu’il a un nouveau jouet… », termina-t-elle en me regardant du coin de l’œil. Jouet ? Oui, j’étais le jouet d’Enexo. Je sortis du bassin, en meilleure forme, et elle prit ma laisse. « Pardon d’avoir douté de toi.

 

— J’aurais aussi douté de moi…

 

— Comment fais-tu ça ?

 

— Quoi, ça ?

 

— Ça, combattre avec cette précision… Blesser sans tuer.

 

— Je te l’ai dit : j’ai si souvent tué pour mon ancien Maître que… Quand on sait tuer, on sait aussi épargner.

 

— Oui, probablement. » Nous sortîmes, l’air semblait presque frais hors de ce baraquement surchauffé. « Il faudra quand même que tu m’expliques cette histoire d’ancien Maître, Livia…

 

— C’est compliqué…

 

— Tu pourrais essayer.

 

— Peut-être… Comment t’appelles-tu ?

 

— Lotus. »

 

Le reste de la journée s’étira péniblement… Je restai assise, à ne rien faire. Il faisait chaud, j’avais à nouveau faim et l’affreuse douleur sucrée tambourinait toujours dans mon crâne. La chaîne tirait lourdement sur le collier qui mordait la chair et je tentai de le faire tourner un peu, pour alléger la tension ; je ne réussis qu’à arracher un peu plus de peau… Il n’y eut heureusement aucune mise à mort ce jour-là et Enexo ne fit son entrée dans la salle que le soir, assez tard. Il fit venir Svihlde et Solko et s’amusa avec eux. Lotus vint me chercher et j’échappai avec soulagement à cette scène. Elle tint parole et me donna à manger et à boire.

 

« D’où viens-tu ?

 

— Par-delà la grande mer. Mon village a été attaqué lorsque j’étais toute petite. Nous avons tous été fait prisonniers et vendus comme esclave.

 

— Et tu es ici depuis longtemps ?

 

— Quelques années… »

 

Parler avec elle me fit encore plus de bien que le pain et l’eau.

 

Lorsqu’elle me reconduisit dans l’atrium, Enexo n’y était heureusement plus. Seul Solko gisait encore, enchaîné au mur du fond, pendant lamentablement, comme désarticulé, sans force.

 

Pourquoi avais-je tant désiré laisser le Némédien en vie ? S’il avait été tué sous mes yeux dans d’autres circonstances, cela ne m’aurait que peu émue en réalité. Non, ce n’était pas pour l’homme que j’avais fait ça, c’était pour moi, par pur égoïsme… Pour tenter de sauver mon âme, pour essayer de rejoindre la femme que j’aimais. Pourtant, plus j’y réfléchissais, plus je me disais que ce n’était pas ce que Lakfir voulait de moi…

 

***

 

Depuis combien de temps Enexo nous traitait-il ainsi ? Je ne savais pas, j’avais perdu le compte des jours… Je ne faisais que celui des mises à mort : quatre de plus. Deux des condamnés n’y avaient pas survécu. Les choses n’allaient qu’empirer, évidemment, et je commençai à me dire que nous n’allions pas supporter tout cela encore bien longtemps, ni moi, ni Solko, et encore moins Svihlde. Je la voyais s’étioler de jour en jour… Si j’avais jamais pensé que Solko m’avait traitée de la pire manière, je me rendais maintenant compte qu’Enexo était bien plus cruel. Le Maître faisait venir Svihlde tous les soirs et il la tourmentait, la martyrisait à l’envi, pendant des heures parfois, sous mes yeux… C’était atroce pour elle, et si pénible pour moi. Je ne pouvais rien faire ; tenter d’intervenir d’une façon ou d’une autre n’aurait fait qu’ajouter à son tourment comme Enexo me l’avait fait comprendre. Le Gouverneur quant à lui servait régulièrement de défouloir au Gael et souffrait bien sûr de voir ainsi sa nièce violentée. En fait, c’est probablement ce qui plaisait le plus à Enexo : humilier et torturer Svihlde pour se repaître de l’horreur et de l’impuissance qu’il lisait dans les yeux de ceux qui l’aimaient…

 

Ce matin-là, lorsque Lotus m’eût rattachée au trône après la première sortie que mon Maître m’autorisait, je constatai une activité inhabituelle : les esclaves s’activaient avec plus de fébrilité que d’ordinaire. Vers midi, un groupe d’hommes entra dans l’atrium avec Enexo. À leurs habits, ils étaient riches et puissants. Ils le suivirent jusqu’au Gouverneur, attaché au mur blanc, quelques traces de sang le maculant par endroit.

 

« Le voici !

 

— Ce pauvre Gouverneur Solko, s’esclaffa l’un des hommes.

 

— En triste état !

 

— Il sera demain dans l’arène, pour notre plus grand plaisir, reprit Enexo.

 

— Oui, pourquoi pas… Mais cela ne va donner du grand spectacle, il est vieux, en piteux état…

 

— Ce ne sera que le préambule. J’ai autre chose à vous montrer. » Il se retourna vers moi et m’intima l’ordre de me lever. Je m’exécutai, la chaîne raclant bruyamment le sol. Les six hommes s’approchèrent alors, visiblement curieux.

 

« Mais qu’est-ce donc, Seigneur Enexo, demanda l’un d’eux, tournant autour de moi. J’étais mal à l’aise, leurs regards me détaillaient avidement, admiratifs, lubriques, méprisants ou dégoûtés… L’homme qui avait parlé posa la main sur une de mes fesses, la triturant avec ses doigts. « Ferme et musclée…

 

— Appétissante ! renchérit un second.

 

— C’est ma perle rare ! répondit Enexo, fièrement.

 

— Aurons-nous l’occasion de…

 

— J’ai organisé une petite rencontre pour vous. » L’homme le plus entreprenant eut un sourire satisfait, mais quand il vit entrer un grand gaillard musclé, armé d’une épée et d’un bouclier dans l’atrium, son expression changea.

 

— Oh ! J’avais pensé à quelque chose de plus… » Sa main s’insinua entre mes cuisses et je me raidis. Enexo souleva un sourcil. Il ne comprenait visiblement pas l’intérêt que cet homme me portait, mais il dit :

 

— N’ayez crainte, Seigneur, vous aurez tout le temps de jouer avec elle ce soir. » L’homme soupira et alla prendre place avec les autres sur de longues méridiennes qui venaient d’être installées pour assister au spectacle. Merde ! Je sentais que je n’allais pas aimer cette soirée…

 

Un esclave me tendit mes griffes et je les attrapai. Au moins, j’allais faire quelque chose. Enexo s’approcha de moi :

 

« Ils doivent apprécier le spectacle, Livia.

 

— A mort ? » Son regard fulmina.

 

— Silence, chienne ! Ce n’est qu’une démonstration ! » Je fus soulagée, mais je me demandais ce qu’il en serait demain, dans l’arène.

 

L’homme était un esclave, mais je ne l’avais encore jamais vu dans l’Algrada. Tout en muscle, vêtu d’un simple pagne, le bras droit protégé par une armure en cuir, des sandales au pied, il vint vers moi, un sourire suffisant aux lèvres. Il ne doutait pas de ne faire qu’une bouchée de moi, pauvre gamine. Son air suffisant m’agaça. Je n’avais aucune prétention, mais je savais que j’étais capable de le battre, malgré sa stature et son entraînement. Je pris le temps de vérifier ma prise sur les griffes, j’avais les mains tellement moites, et le guerrier chargea lourdement. Je me baissai pour éviter sa lame, virevoltait autour de lui et le frappai dans le bas du dos. Il grimaça et porta une attaque circulaire que j’évitai de justesse d’une roulade. Je me relevai et lui fis face à nouveau. Son sourire avait disparu. Je le laissai porter une nouvelle attaque, j’étais meilleure en riposte. Je bloquai tant bien que mal un puissant coup sur mon flanc droit, et d’un mouvement rapide des griffes, je lui arrachai son arme qui tomba sur le sol avec un bruit métallique. Il riposta immédiatement avec son bouclier qui me heurta à la mâchoire ; je reculai, sonnée, la bouche en sang. Je crachai et tentai de reprendre mes esprits, le souffle court, la sueur coulant sur mes tempes. Le guerrier n’était pas en meilleur état : visage rouge et couvert de transpiration, respiration difficile… Il voulut ramasser son arme, mais je lui sautai dessus avant, serrant mes jambes autour de son torse, le bourrant de coups. Il s’ébroua pour me faire tomber, mais telle une sangsue, je m’accrochai à lui. Il cria sous mes coups et se roula alors par terre, m’écrasant sous son poids. Je lâchai prise, incapable de tenir plus longtemps, mais tentai de reprendre immédiatement le dessus en serrant mes jambes autour de son cou pour l’immobiliser au sol. Je n’étais pas assez forte : il se souleva facilement et me fit basculer vers l’avant. Sans perdre une seconde, je bondis sur mes pieds tandis que mon adversaire se relevait plus lourdement. Je lançai alors mes griffes vers son cou et il leva son bras sans protection ! Je ne m’étais pas attendue à cette réaction et tentai, en vain, d’arrêter mon geste à temps. Les lames mordirent méchamment sa chair jusqu’à l’os, le sang gicle abondamment. Je n’avais pas voulu ça ! Perturbée, je me déconcentrai et ne vis pas son bouclier qui me frappa de plein fouet, m’envoyant au sol. Malgré sa blessure, il se précipita sur moi, plaça son pied sur mon ventre et posa le bouclier sur mon cou… Enexo applaudit alors lentement, suivi par les autres spectateurs…

 

« Bravo Jolmek, bravo ! » Le guerrier se redressa et me tendit sa main valide. Je l’attrapai et il me releva comme si je n’étais pas plus lourde qu’une plume. Il n’écoutait pas Enexo qui pérorait dans son coin, mais inclina la tête :

 

« Tu es redoutable, gamine. J’espère que je ne te rencontrerai pas demain dans l’arène…

 

— J’espère aussi. » Je désignai son bras qui pissait le sang : « Fais soigner ça, c’est profond. » Il hocha la tête, donna son épée au jeune esclave qui s’était précipité vers nous à l’issu du combat et sortit de l’atrium. Je tendis mes griffes dégoulinantes au gamin qui les prit en grimaçant. Moi aussi, elles me dégoûtaient…

 

***

 

Je compris que la soirée qui se préparait était essentielle pour Enexo quand je vis les esclaves s’affairer pendant toute la fin d’après-midi à décorer la salle de façon magnifique de mon point de vue. Puis, dès que les invités commencèrent à arriver, une dizaine de musiciens, hommes et femmes, se mirent en place et une douce mélopée envahit l’atrium. Peu à peu, des danseuses, à demi-nues, se placèrent aux quatre coins de la salle et entamèrent des danses langoureuses, bougeant leur corps de manière suggestive et enjôleuse. Enfin, le Maître entra et tous le saluèrent avant qu’il ne prît place dans son siège préféré. Une danseuse se plaça alors au centre, les pieds dans le bassin d’ornement et exécuta une danse des plus lascives, absolument superbe. L’odeur des plats préparés pour l’occasion accompagnèrent les esclaves chargés des plateaux de nourriture. Ils virevoltèrent autour des invités pour disposer les mets raffinés sur de petites tables basses, concession à la mode némédienne. Je les regardai s’empiffrer, mon estomac se plaignant à plusieurs reprises. J’en avais l’eau à la bouche… Enexo n’avait pas lésiné ! Je cherchai des yeux Svihlde, regardant autour de moi, mais elle n’était pas là ce soir.

 

Puis, après plusieurs heures, Enexo se leva : ce simple mouvement eut pour effet d’intimer le silence à tous. La musique cessa nette, les danseuses s’arrêtèrent et les convives tournèrent leur attention vers le Gael.

 

« Mes amis », commença-t-il avec emphase. Il semblait dans son élément. « Je suis heureux de vous avoir ici chez moi, pour célébrer Majuk, dieu des lois et des combats. Demain, en son honneur, l’arène rougira de sang ! » Les convives applaudirent. « Demain, j’entamerai ma vengeance, mes amis ! Buvez, mangez, dansez, amusez-vous ! Cette soirée est à vous ! » Applaudissements. La musique reprit, ainsi que les danses.

 

Je regardai la danseuse qui évoluait dans le bassin, un peu émoustillée malgré tout, lorsqu’une silhouette se plaça devant moi. Je relevai le nez et vis l’homme de l’après-midi, celui qui m’avait tripoté. Sa vue doucha mon excitation naissante pour la danseuse. Il s’adressa à Enexo :

 

« Vous permettez ?

 

— Bien sûr, mon ami, bien sûr. Elle est toute à vous ! » Il me fit un grand sourire et détacha ma laisse. Un esclave s’empressa de venir entraver mes poignets, au cas où… et je fus conduite dans une alcôve, cachée derrière un des paravents. Le couple qui s’y trouvait en fut rapidement chassé. L’homme donna congé à l’esclave puis reporta son attention sur moi. Il me prit par la taille et m’assit sur la table. Je déglutis bruyamment, j’avais échappé à ça jusqu’à maintenant…

 

« Vous êtes Livia ? La fille du Sénateur Graxo, la nièce de cet imbécile d’Enexo ? » demanda-t-il doucement. Mon cœur rata un battement.

 

« Oui, Seigneur. » Je le regardai plus attentivement. « Mais…

 

— Je suis Lior Atbanon. J’ai rencontré votre père il y a peu. Ils vous croient morte là-bas. Ils ont eu tellement de chagrin. Votre mère continue à espérer, vous savez ? Elle prie la déesse Sellama tous les jours.

 

— Vraiment ?

 

— Cela ne devrait pas tant vous étonner… » Non bien sûr… Livia avait une famille qui l’aimait, j’avais parfois tendance à l’oublier. L’homme me passa une étoffe sur les épaules. « Vous ne devriez pas être traitée ainsi, c’est immonde ! Je savais Enexo capable de cruauté mais là ! Ça dépasse l’entendement ! » Il semblait réellement hors de lui. Son visage à la peau tannée s’anima, le rouge monta à ses joues, ses yeux noirs étincelèrent de colère. Il passa nerveusement ses mains dans ses longs cheveux bruns et tira sur un pan de sa tunique aux liserés argentés. Je remarquai ses mains fines et bien manucurées, la lourde bague qui ornait son index droit… « Enexo a-t-il…

 

— Non, répondis-je avec un sourire forcé, il s’est contenté d’abuser de la nièce de Solko. » Je baissai la tête et il posa sa main sur mon épaule pour me réconforter.

 

« Ça va aller… Je vais prévenir votre père.

 

— Faites-lui savoir que je suis avec le Gouverneur Solko et sa nièce, et que je ne partirai pas sans eux, ajoutai-je.

 

— Vous êtes comme votre père, vous savez ce que vous voulez. » Il me regarda alors, tristement. « Je lui dirai que vous êtes forte et qu’il peut être fier de vous. Il aura mon message dans quelques jours, je vous tiendrais au courant.

 

— Merci, Seigneur. Mais que pourra faire mon père, ici ?

 

— Ça, je ne peux vous dire, mais c’est un Sénateur Gael fort puissant. Il a des moyens de pression. » Je hochai la tête, oui, après tout. Il s’apprêtait à me ramener auprès d’Enexo lorsqu’un visage rond, aux cheveux clairsemés passa devant le paravent.

 

« Vous êtes là depuis longtemps, Seigneur Atbanon. Puis-je ? » Et sans attendre la réponse, un des notables du petit groupe d’Enexo entra et commença à soulever sa tunique. « Vous avez fini ? Cette esclave est tellement excitante ! » ajouta l’homme avec un sourire gourmand. Je vis l’expression de Lior changer, prêt à lui répliquer vertement, mais je saisis discrètement sa main. Il me jeta un bref coup d’œil et je lui fis signe de n’en rien faire, il ne devait pas éveiller les soupçons pour pouvoir envoyer ce message, c’était le plus important. Il soupira profondément et me quitta à regret. Je serrai les mâchoires et laissai l’homme faire ce qu’il voulait de moi. Il posa sa main sur ma poitrine et me repoussa : je ne résistai pas et m’allongeai sur le dos. Il écarta mes cuisses, me saisit par la taille et me tira jusqu’au bord de la table. Il sortit enfin sa verge et me pénétra, comme ça, sans brutalité, sans sentiment, sans rien… Il fit sa petite affaire, mais il n’était pas très vaillant et tout fut bien vite terminé. À mon grand soulagement, ce fut le seul.

 

Lorsque je repris ma place aux côtés d’Enexo, j’avais tout de même le cœur un peu plus léger. Un espoir, enfin !

 

 

 

Louve - Chapitre 4 : Trahisons.

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Iris s'allongea sur le lit qu’elle tapota pour que je la rejoignisse. La maison du Gouverneur était parfaitement silencieuse à cette heure tardive. Je la regardai se déshabiller devant moi mais n’eus pas envie d’elle... Le corbeau m’avait tout pris...

 

« Viens, » me dit-elle, lorsqu’elle fut complètement nue sur le lit. Je me contentai de baisser la tête. Comme je ne bougeais pas, elle se rhabilla, parcourue de frissons et s’approcha près de moi. Iris releva mon visage d’un doigt sous le menton et m’embrassa. Je lui rendis à peine son baiser, je me sentais si mal. « Dis-moi, Louve, qu'est-ce qui ne va pas ? Tu es tellement distante ce soir. » Je soupirai. Je devais tout lui dire : le corbeau, l’avertissement, ma mort... Ce que je fis sans la regarder.

 

            Ce ne fut que lorsque j'eus fini que je levai les yeux sur elle, appréhendant sa réaction. Son expression était neutre, rien n’apparaissait sur son visage... « Alors, demain, tu vas mourir ? » Je hochai la tête.

 

« Oui.

 

— Et pourquoi en es-tu aussi sure ? Qui est ce Corbeau ? Qui l’a envoyé ? Et s’il mentait ?

 

— Il a dit vrai, je le sais.

 

— Tu es un oracle maintenant ? s’emporta-t-elle soudain.

 

— Je ne peux t’expliquer, je le sais, c’est tout ! » Elle me serra dans ses bras, radoucie.

 

« Alors on part cette nuit ! » Je la repoussai, l’arrachai de moi.

 

« Non, Iris. Tu ne viens pas ! Je ne veux pas que tu meures !

 

— Et moi ? T’es-tu demandé ce que je voulais ? » Elle avait insisté sur le pronom et son ton était cassant, dur. « Cesse de ne penser qu’à toi ! Nous sommes deux, non ? » Elle se recula, énervée. « Je te rappelle que c’est toi qui a voulu, qui a insisté pour qu’on soit ensemble... Et maintenant que tu m’es indispensable, tu voudrais... » Sa voix se brisa. « Tu ne peux pas me faire ça, Louve. Je t’aime ! J’accepte mon destin si je suis avec toi. Je préfère mourir plutôt que d’être sans toi... Tu devrais comprendre ça, non ? » Je comprenais... Mais être responsable de sa mort me serait par trop insupportable, ce n’était tout simplement pas possible... Je voulus la prendre dans mes bras mais elle se dégagea brutalement. Iris ne se résignerait pas si vite. Alors, je fus lâche :

 

« D’accord, lui dis-je. Tu as gagné. Nous partirons ensemble, au petit jour. » Je venais de lui mentir : je n’avais aucunement l’intention de l’emmener, mais je ne voulais pas me quereller avec elle, pas cette dernière nuit à ses côtés... Elle ne comprenait pas : je ne pouvais pas l’emmener. Je partais pour chercher la mort... Je ne la fuyais pas, j’allais au devant d’elle, pour qu’elle ne vînt pas dans cette demeure et qu’elle me prît ailleurs, loin de Lilas, loin de mon seul amour !

 

            « Je t’aime Iris, » lui dis-je alors que nous étions pelotonnées sous l’édredon. Nous ne fîmes pas l’amour cette nuit-là, j’en étais incapable, tout comme dormir... Je regardai Iris longtemps, dans la pénombre de la chambre puis, au beau milieu de la nuit, je me levai discrètement, pris mes affaires et sortis sans un bruit. J’avais préparé une lettre pour le Gouverneur dans laquelle je lui expliquai que je partais pour protéger sa maison -bien que ce fût difficile à expliquer-, non pour fuir le mariage, et que je lui demandais de s’occuper avec bienveillance de mon esclave Iris que je considérais comme une amie. Je lui demandais évidemment pardon et lui disais de prendre une autre épouse. Je déposai cette lettre cachetée sur le siège qui trônait dans la salle et quittai la demeure du Gouverneur une seconde fois.

 

            Je courus longtemps pour m’éloigner au maximum de la maison. Je ne pus retenir mes larmes : je venais de trahir la seule femme qui faisait battre mon cœur trop vite... J’étais persuadée d’agir pour son bien, mais je savais qu’Iris ne me le pardonnerait pas. Etait-ce un « bon choix » ? Je ne savais même plus.

 

            J’avais couru plusieurs heures et le jour commençait tout juste à pointer, lorsque j’eus une étrange sensation... Les sens de Louve furent immédiatement aux aguets. La forêt bruissait de mille frémissements, chuchotements, froissements... J’étais partie gibier, je redevins chasseur, louve. Je décidai de me rapprocher de cette agitation et finis par voir un groupe d’hommes en train de quitter leur campement. Ils n’avaient fait aucun feu, parlaient très peu, faisaient attention à leurs gestes, à leurs déplacements... Seule Louve avait pu les sentir. C’étaient des soldats, portant des armes de belle facture. Leurs cheveux et leurs peau étaient sombres ; ces hommes étaient Gaels, à n’en pas douter. Que faisaient donc des soldats Gaels ici, sur les terres du Gouverneur Solko ? Nos peuples étaient, à ma connaissance, alliés. Je me glissai dans l’ombre des arbres pour me rapprocher un peu. Les hommes quittaient le campement, chargeant deux chariots avec les tentes, vivres et armes qui étaient posés par terre. Ils semblaient constituer l’arrière garde d’un groupe plus important. Mais où allaient-ils ?

 

            Je cherchai alors des traces au sol d’autres soldats et en découvris à profusion, ils n’y avaient visiblement pas fait attention. En regardant bien, j’évaluai leur nombre à une vingtaine d’hommes, peut-être trente, équipés légèrement, qui se déplaçaient vite. Je suivis un peu les traces : elles allaient en direction du nord, en direction de la demeure de mon Maître... Et si la mort ne venait pas que pour moi ?

 

            L’angoisse m’étreignit : j’y avais laissé Iris seule, sans défense. Sans plus attendre, je repartis en sens inverse, courant à en perdre haleine, aiguillonnée par la peur, espérant me tromper de tout mon cœur. Je filai sur le terrain escarpé, évitant tant bien que mal les branches, les fougères qui recouvraient le sol, essayant de garder le rythme. Ce fut à l’orée de la forêt que je sus que j’avais raison : fumées, flammes, hurlements s’élevaient du petit village situé en contrebas de la maison du Gouverneur. Les soldats Gaels massacraient tout le monde ! Je repris ma course effrénée et finis par y pénétrer : l’odeur des lourdes fumées noires qui s’élevaient des bâtiments incendiés me saisit à la gorge. Je fis quelques pas dans la boue qui recouvrait l’allée principale de joli petit bourg où j’étais allée avec Sestane, deux jours auparavant, préparer les festivités du mariage. Des corps gisaient à même le sol, baignant dans leur sang : hommes, femmes, enfants, les Gaels avaient massacré tout le monde...

 

            Je vis un homme sortir d’une maison encore debout, se reculottant de manière indécente, un sourire sur ses lèvres épaisses. La haine monta en moi et je me jetai sur lui, l’entrainant dans ma chute. Il tomba sans grâce par terre et j’en profitai pour lui sauter dessus et lui maintenir la tête à deux mains, visage dans la boue. L’homme tenta de se redresser, de me renverser... En vain, je ne lâchai pas ! Il finit par étouffer et son corps fut encore agité un instant de soubresauts avant de rester totalement immobile. Je grimaçai en me relevant lentement. Le soldat était isolé, les autres étaient déjà partis en direction du Gouverneur. Je me baissai pour ramasser l’arme du soldat qui gisait dans la boue. En me retournant, je vis quelques villageois s’approcher de moi, menaçants. Sans doute me prenaient-ils pour un de leurs agresseurs, j’avais tout d’une Gaelle. Ils se rapprochèrent lentement... Je ne voulais pas les affronter, vraiment pas !

 

« Arrêtez ! » Les hommes se retournèrent et un vieillard chenu me rejoignit dans le cercle. C’était l’un de trois anciens du village avec qui j’avais préparé les festivités. « Dame Livia... Mais que faites-vous ici ?

 

— Maître Loermel, vous êtes en vie ! » Je le pris dans mes bras, sans façon, ce qui le gêna visiblement un peu. Les hommes se regardèrent, déconcertés.

 

« Je vous présente mes excuses, Dame Livia, pour cet accueil indigne, » ajouta-t-il en lançant un regard noir aux hommes qui se dispersèrent rapidement, penauds. J’étais soulagée de ne pas avoir eu à me battre contre eux.

 

« Ce n’est rien...

 

— Vous n’êtes pas avec le Gouverneur ?

 

— Non, j’avais besoin d’un peu d’air avant... » Un bobard, mais le vieil homme n’eut aucune réaction. « Où sont-ils partis ?

 

 « Vers la demeure du Gouverneur, mais... vous n’avez pas l’intention d’aller là-bas ? me demanda-t-il, incrédule, en désignant le chemin qui menait au Gouverneur.

 

— Si, lui répondis-je doucement.

 

— C’est trop dangereux, voyons.

 

— Je le dois, vraiment... » A mon ton, le vieil homme n’insista pas.

 

Je laissai le vieil homme désemparé derrière moi et pris résolument le chemin de la maison de mon Maître.

 

            En ce jour de mariage, les festivités avaient rendu la sécurité un peu plus lâche ; j’avais tenu à ce que tout le monde fût associé, au moins en partie, aux festivités... Les Gaels en avaient profité ! Ils avaient incendié les abords de la demeure, les bâtiments annexes : écuries, bains, greniers à grains, provisions, enclos des esclaves... Puis ils avaient pénétré dans la demeure : les portes éventrées témoignaient de la violence de l’assaut. Je repérai plusieurs hommes postés en sentinelles, en ciblait un. Je m’approchai par derrière de ce dernier, plaquai vivement mes mains autour de sa tête et la fit tourner brusquement jusqu’à entendre un craquement sec. Je retins son cadavre et le cachai. J’entrai dans la maison, par le niveau inférieur, l’épée à la main. Je pus ainsi gagner discrètement l’étage où se trouvait la grande salle ainsi que les chambres. Je me déplaçai silencieusement, éliminant un à un les agresseurs sur mon chemin. En passant devant une porte close, j’entendis des chuchotements, des respirations, des sanglots étouffés. Je poussai prudemment le vantail et eus tout juste le temps de m’écarter pour éviter une poêle en fonte qui s’abattit violemment par terre, entraînant la personne qui la brandissait ainsi. Je repoussai l’agresseur contre le mur, prête à l’écharper et m’arrêtai au milieu de mon attaque :

 

« Sestane ! » Je me reculai vivement car elle tenta de m’assommer à nouveau. «  Oh ! C’est moi, Livia ! » ajoutai-je en levant les mains devant moi en signe d’apaisement. La vieille femme s’affaissa contre le mur, livide. « Qu’est-ce que vous faites là ? lui demandai-je.

 

— Nous... nous avons tout juste eu le temps de nous cacher ici, hoqueta-t-elle avec difficulté.

 

— Nous ? » Une dizaines de silhouettes sortirent alors de leur cachette, tremblantes de peur : des serviteurs, des esclaves, mais pas d’Iris.

 

 « Mais que se passe-t-il ? Ces hommes vous cherchent partout ! 

 

— Je ne sais pas. » Je m’adressai alors à toutes les personnes présentes :

 

— Sortez de la maison par la porte inférieure. Vous trouverez des assaillants morts. Prenez leurs armes et aucun mot ! Dépêchez-vous. »

 

— Mais... Et vous Dame ? » me demanda Sestane.

 

La vieille femme me sembla soudain bien petite, bien fatiguée...

 

— Non, je dois trouver... » Je ne finis pas. « Allez ! » répétai-je.

 

Un domestique aida la vieille femme à se relever et le groupe se sauva, disparaissant au détour d’un couloir.        Je repris ma progression et j’arrivai sans encombre à l’escalier de service dont je gravis une à une les marches. Au sommet, je glissai un coup d’œil dans le petit couloir qui desservait les chambres. Il y avait deux hommes qui faisaient le guet. Je voulus tirer partie de l’effet de surprise : je m’engouffrai dans le couloir, courus sur quelques mètres puis finis en glissade, passant entre les jambes du Gael le plus proche de moi, l’épée levée. Je déchirai son abdomen, l’ouvrant littéralement en deux avant qu’il n’ait pu réagir. J’évitai ensuite l’attaque du second, en roulant au sol puis me jetai sur lui et tailladai méchamment ses mollets. Il cria, un peu trop fort à mon goût, je ne voulais pas qu’il en rameute d’autres. Je m’écartai vivement du soldat alors que son glaive fendait l’air puis tentai à nouveau de le toucher... Mais il défendait chèrement sa vie et, malgré sa souffrance, il porta une attaque précise que j’évitai de justesse puis une seconde. Je reculai, mais pas assez vite, et la lame mordit mon bras. Je grimaçai en regardant la blessure, et reportai mon regard sur l’homme. Il était blessé, essoufflé, fatigué et j’en profitai pour porter une attaque qui le força à baisser sa garde. Je pivotai alors faisant tournoyer ma lame : elle trancha la tête de l’homme qui roula sur le sol ; son corps resta un instant debout, de manière assez grotesque, puis s’affaissa enfin lentement. Sans reprendre haleine, je poussai la porte de la chambre.

 

            Elle avait été entièrement retournée : les meubles étaient renversés, les draps arrachés, le coffre éventré... Il me fallut quelques instants pour enfin voir dans ce capharnaüm le corps d’Iris, gisant près du lit, sa robe couverte de sang. Je fis quelques pas hésitants... L’image de Lilas mourante dans l’arène se superposa un bref instant. Je n’avais pas sauvée la jeune esclave dans l’arène, je venais d’abandonner Iris... Non, c’était impossible ! Je traversai enfin la chambre à grandes enjambées et m’agenouillai près d’elle. Je passai mon bras sous ses épaules, l’attirai contre moi tendrement... Je voulus embrasser ses lèvres exsangues mais ses yeux papillonnèrent alors, interrompant mon geste.

 

« Louve ? » dit-elle d’une voix faible. Le pâle sourire qui étira ses lèvres un instant se transforma soudain en une affreuse grimace lorsqu’elle toussa bruyamment. Elle reprit son souffle avec difficulté.

 

« Non, non, ne parle pas. Je vais te sortir de là, on va partir ensemble... » Je ne pus terminer, à qui est-ce que je mentais ainsi ?

 

« C’est trop tard Louve... Tu aurais dû m’écouter...

 

— Oui...

 

— Pourquoi n’écoutes-tu jamais les autres, Louve ? Pourquoi ? » Je ne répondis rien, la tête basse. Elle avait raison. Le corbeau m’avait annoncé une mort, la sienne... pas la mienne.

 

            Iris leva son bras, passa sa main couverte de sang sur ma joue. « Je t’aime, je t’aime tellement... Je t’attendrai dans le monde d’après... » Elle toussa à nouveau. « ... je veux que tu m'y rejoignes... Promets-moi de faire tout ton possible pour me rejoindre, de vivre et de faire les bons choix pendant le temps qu'il te reste. » Je la regardai, la gorge serrée. « Promets-le moi, » réitéra-t-elle, insistante.

 

— Je te le promets, Iris. » La pire chose à promettre, laisser sa mort impunie et vivre sans elle...

 

« C’est bien, Louve. » Elle me serra convulsivement un instant, puis sa tête retomba, inerte.

 

« Moi aussi je t’aime, Iris... » murmurai-je alors qu’elle ne m’entendait déjà plus. Je la gardai encore un peu, tout contre moi, la berçant tendrement, n’arrivant pas à y croire... Elle était morte par ma faute.... Les larmes ne vinrent pas, seul le froid. Il s’insinua à nouveau en moi, il pénétra par le trou béant dans ma poitrine, il m’envahit complètement, me dévora. Je voulus hurler ma douleur, mais aucun son ne sortit de ma bouche grande ouverte... Rien... Il n’y avait plus rien en moi... Rien que ce froid atroce qui avait pris possession de mon corps, qui avait figé mon cœur, qui l’avait durci. Je lui fermai délicatement les yeux et la portai sur le lit, l’y allongeai et recouvris son corps d’un grand drap blanc. La haine m’envahit peu-à-peu, je serrai les mâchoires, incapable de réfléchir. Promets-moi de faire tout ton possible pour me rejoindre, de vivre et de faire les bons choix pendant le temps qu'il te reste. Les mots d'Iris résonnèrent dans ma tête, lancinantes, mais la promesse que je venais de lui faire fut complètement ensevelie sous la haine étouffante que j’éprouvais pour ces hommes... A cet instant, je ne désirais plus qu’une seule chose : tuer ceux qui m’avaient pris ma raison de vivre, mon seul amour, par deux fois... même si cela m’obligeait à trahir encore une fois Iris !

 

            Avec une froide détermination, je ressortis de la pièce, pris une seconde épée sur le cadavre d’un des guerriers du couloir, et me dirigeai vers la grande salle. J’y pénétrai, tous mes sens aux aguets : je remarquai immédiatement le Gouverneur et Svihlde, devant le trône, surveillés par deux Gaels. Le malheureux Solko était dans un sale état, à genoux, entravé par de lourdes chaînes, la tête basse, son entrejambe pendant lamentablement. Le voir ainsi me gêna, j’avais appris à l’estimer. Svihlde était elle-aussi à genoux, sa robe déchirée... Un peu de sang coulait d’une blessure légère à la joue. Elle était totalement paniquée, roulait de grands yeux effrayés, sanglotait. J’aurais aimé pouvoir la calmer, la réconforter... Je ne vis Jenlok qu’après : il était en retrait, dans l’ombre, sa longue épée en main. Il semblait un peu perdu, comme s’il était dépassé par l’ampleur de ce qu’il venait de faire à son propre frère. Je fis le tour de la salle des yeux et vis cinq autres soldats répartis dans la salle.

 

« La voilà enfin ! » Je me tournai pour voir l’homme qui venait de parler avec emphase. Il avança vers le centre de la salle, lentement, les bras largement ouverts, comme pour m’accueillir. Je le reconnus : Enexo ! Je plissai les yeux, c'était donc lui le responsable, encore et toujours... Il avait les cheveux plus longs que dans mon souvenir, les traits tirés. Il portait une tunique bleue, serrée à la taille par une large ceinture de cuir brun, un manteau épais couvrait ses épaules et ses pieds étaient protégés du froid par de hautes bottes fourrées. Il me détailla : « Mais est-ce une tenue pour son mariage ? s’esclaffa-t-il. Je n’aimai pas son ton, son air moqueur...

 

« Vous avez raison, mon oncle... » Je le vis s’étrangler un peu en m’entendant l’appeler ainsi. J'en déduisis que je n'aurai pas dû pouvoir le reconnaître, mais je m’en moquai complètement. « ... je ne suis pas présentable. »

 

Je retirai complètement ma robe. « Cela vous convient-il mieux ? » Enexo haussa un sourcil.

 

« Vous ne manquez pas d’aplomb, ma nièce ! Mais... Êtes-vous vraiment Livia ?

 

— Que voulez-vous dire ?

 

— L’Oracle de la magnifique cité de Blilion m’a dit que vous n’étiez pas celle que vous prétendiez être. Elle m’a dit de me méfier de vous. Je vois qu’elle avait raison. Dame Livia ne se comporterait pas ainsi ! » La haine que j’éprouvai pour cet homme était atroce ! Je passai à l’attaque, mais trois soldats s’interposèrent vivement, les autres restant en retrait. L’un d’eux s’approcha trop vite. J’exécutai un saut périlleux par dessus l’homme, ce qui le déstabilisa, retombai derrière lui et poussai vivement mon épée vers l’arrière pour le transpercer. J’enchaînai immédiatement avec une attaque sur le côté et tranchai la main qui tenait le sabre du second, mais évitai à grand peine l’attaque à la masse du troisième en roulant au sol. Je me relevai d’un bond et me jetai sur le soldat, m'agrippai à lui : je serrai sa gorge avec mon bras gauche replié et le frappai de ma lame. Il hurla de douleur et s’effondra lourdement. L’homme que j’avais mutilé se rua alors sur moi en hurlant et j’esquivai le coup maladroit porté avec la main gauche. Emporté par son élan, il s’effondra  et je l’achevai au sol en plantant mon épée dans son dos, lui faisant faire un quart de tour pour m’assurer de son trépas.

 

            Le combat m’avait entraînée vers le fond de la salle, près de la terrible poutre. Je vis alors, accrochées au mur, poussiéreuses, les larges griffes d’Astrellie que j'utilisais lorsque j'étais l'esclave du Gouverneur. Je les pris, enfilai mes mains dedans et les refermai lentement sur les poignées. Les griffes achevèrent de me transformer en Louve... La bête avait repris le dessus, comme ça, sans que je ne le veuille vraiment... Enexo allait payer pour tout ça !

 

« Qui es-tu ?

 

— Livia, bien sûr, » répondis-je. Dites-moi, pourquoi avez-vous attaqué la maison du Gouverneur ? Pourquoi aujourd’hui ?

 

— Tu n’es pas Livia, c’est certain. Elle ne se battrait pas comme ça... Tu ressembles à cette esclave que Solko avait à ses pieds lorsque je l’ai rencontré pour la première fois... » Il baissa les yeux sur le gouverneur et lui décocha un coup de pied dans les côtes. « Rappelez-vous, cette petite chose que vous traitiez comme une chienne... elle utilisait ces superbes griffes d’Astrellie... » Il me regarda en souriant. « J’avais bien aimé la baiser, elle était à la fois sauvage et soumise... Absolument parfaite ! » Je serrai les poings, il soupira. « Puis votre idiote d’épouse... » Solko réagit à ces paroles, mais fut giflé violemment et il baissa à nouveau la tête. « Votre idiote d’épouse vous l’a fait relâcher... Bien dommage. » L’épouse de Solko avait donc donné une chance à cette fille, j’aurais bien aimé la connaître aussi.

 

« Pourquoi avoir attaqué la maison du Gouverneur, hein ? » Je voulais une réponse avant de mettre fin à sa misérable vie.

 

« Ah, pourquoi ? Dis-lui, pourquoi, ajouta-t-il en regardant le gouverneur à genoux à ses pieds. Dis-lui ! » hurla-t-il soudain, comme un dément. Le Gouverneur leva difficilement la tête vers moi et j’y lus la détresse. Il devait pourtant être lui-aussi un peu responsable de ce qu’il se passait ! Nouveau coup de pied. Solko gémit misérablement et commença le récit des événements qui avaient eu lieu dix ans auparavant. Il s’était rendu en Gaellie pour tenter de négocier quelques accords marchands avec le brillant et retord Sénateur Graxo ; il y avait rencontré son jeune frère, Enexo, qui n’était qu’un simple magistrat... Ce n’était pas assez pour l’ambitieux jeune homme qui convoitait la position de son frère. Enexo proposa alors un pacte au Gouverneur. Ce dernier, avide de pouvoir, de richesse, se laissa séduire par le plan très simple du jeune Gael : tuer Graxo, faire passer ce meurtre pour une attaque de vils maraudeurs, prendre sa place et faire de la Squilésie un partenaire privilégié de la Gaellie...

 

« Mais, au dernier moment, sur les conseils de Nalla, j’ai renoncé, et j'ai choisi de faire alliance avec le Sénateur Graxo. C'était là que la réalité de Louve et celle de Livia s'étaient séparées. Pour Louve, Solko n’avait pas renoncé et Enexo avait réussi à prendre la place de son frère... Le Gouverneur avait emmené la fille de Graxo chez lui, en trophée...

 

— Dis-le ! s'emporta le Gael alors que le Gouverneur s'était tu.

 

— Je vous ai trahi, Seigneur Enexo, reprit-il, tête basse.

 

— Être trahi alors que vous alliez vous même trahir mon père ? Ironique, » dis-je avec un petit rire moqueur. Ma remarque mit le Gael dans une rage folle. Il frappa Solko à grands coups de pied et de poing, mais, se fit mal et porta sa main meurtrie à sa bouche, proférant une bordée de jurons fleuris.

 

« Ton père va payer pour tout ça ! » Il sourit méchamment et sembla retrouver son calme.

 

« Vous n'avez pas terminé votre histoire, repris-je.

 

— C'est vrai, Gouverneur. Finissez ! » Le Gouverneur essuya le sang qui coulait de son arcade sourcilière ouverte. Svihlde tremblait de peur. Solko reprit :

 

« J'ai tout raconté au Sénateur Graxo qui a exilé son frère en Némédia.

 

— Un pays arriéré, infesté de moustiques ! rugit alors le Gael. Des tempêtes, des orages, des pluies à n'en pas finir... La chaleur y est insupportable ! Cela fait dix ans que j'y croupis ! » Il me fixa.

 

« Mais c'est fini ! Et tu vas me servir ma petite nièce... Il ne se moquera plus de moi quand je lui enverrai ta tête dans un carton ! » Il se tourna vers Svilhlde, la releva en la prenant durement par les cheveux. Svihlde gémit en portant ses mains à sa tête et se mit debout. Enexo posa deux doigts sous son menton pour la forcer à le regarder. « Et Solko cessera de me prendre pour un idiot lorsque je m’occuperai de sa nièce potelée ! » Il la gifla violemment et elle tomba à genoux, le visage inondé de larmes.

 

            Je raffermis ma prise sur les griffes et avançai résolument vers cet homme immonde, responsable de tout.

 

« N’approche pas plus ! glapit-il. Sinon, ils meurent !

 

— Bien sûr que non, dis-je avec un aplomb que je n’avais pas. Vous désirez trop votre vengeance !

 

— Si et toi avec !

 

— Moi, vous m’avez déjà tuée ! » ricanai-je. Enexo haussa un sourcil d’incompréhension et je me jetai sur lui, sans prévenir. Je lacérai le bras du Gael qui hurla autant de surprise que de douleur. Je l’entraînai dans ma chute, et tentai de le frapper à nouveau. Les soldats Gaels qui restaient se ruèrent sur moi, m'attrapèrent par les bras et les cheveux, et m'envoyèrent valdinguer au centre de la salle avec brutalité. Je m'écrasai lamentablement et eus besoin d'un instant pour reprendre mes esprits. Je regardai brièvement les prisonniers avec appréhension. Enexo n’avait heureusement pas mis sa menace à exécution !

 

            Les quatre soldats se placèrent en face de moi, formant un mur pour protéger le Gael.

 

« Oh, oui ! jubila Enexo, avec ce même regard de dément que je lui avais vu avant. Oh, j'ai une idée absolument merveilleuse ! Il me la faut vivante ! » Rire hystérique. « Vivante ! » répéta-t-il plus fort. Je me mis à bouger, rapidement, à tourner autour des soldats ; j’exécutai ma danse de mort, pénétrant leur garde, glissant des attaques avec mes griffes, me baissant, roulant au sol, bondissant pour éviter une lance, une épée, une hache... Un des soldats me toucha au bras, mais je parvins à l’éventrer, le laissant agoniser sur le sol puis m'agrippai au dos d'un autre, plaçant mes jambes autour de son torse, comme j’aimais à le faire. Je lui ouvris la gorge avec une de mes griffes. Il s'effondra mais, avant que je ne puisse me relever, un des soldats tenta de m'embrocher avec sa lance : je roulai sur le sol une fraction de seconde avant qu'il ne frappât, je dus recommencer pour éviter une deuxième attaque, puis une troisième. J'attrapai alors la lance avant qu'il ne la reprît, m'en servis pour me relever, atteindre l'homme et le transpercer brutalement. Son sang tiède gicla sur moi et je pivotai sans attendre pour faire face au dernier homme, un masque de haine sur le visage.

 

« Allez ! cria Enexo. J'adore ta façon de te battre, petite Livia ! Sauvage, téméraire, violente ! » Le guerrier restant semblait décontenancé au contraire. Avec ces griffes, j’avais retrouvé mes sensations... J'étais rapide, précise, j'allais au contact du fait de ma faible allonge. Louve avait toujours aimé l’adrénaline de ces combats, la liberté qu’elle ressentait à ces moments-là... Louve aimait ça... L'homme, tout en muscles, fit de grands moulinets avec sa hache à deux mains que j’évitai à plusieurs reprises, sentant le souffle de l'arme au-dessus de ma tête. Je répliquai immédiatement à coups de griffes mais l’homme lança son genou dans ma mâchoire. Le coup ébranla mon cerveau et je mis un genou en terre, sonnée. Il se baissa, sa large main se referma sur mon cou. Il me souleva dans les airs, m’étranglant, je me débattis comme une folle ! Ma seule chance était de me libérer immédiatement. Je commençai à suffoquer mais, en tirant sur mes bras au maximum, je parvins à lacérer son visage de mes griffes, lui crevant un œil. Il glapit de souffrance, me lâcha et tomba à genoux, sa figure ensanglantée dans ses mains. Je l'achevai sans pitié aucune et me redressai lentement, le souffle court. Je me rapprochai d'Enexo, menaçante. Je m’apprêtais à l'achever quand je sentis un frémissement derrière moi. Je me retournai vivement et eus tout juste le temps d’éviter la lame d’un poignard... mais pas le coup porté avec la garde de l'épée par mon oncle.

 

            Merde ! Je m'effondrai sans connaissance.

 

***

 

            La vague me frappa de plein fouet : froide, salée, iodée... Je repris connaissance brusquement. Il me fallut quelques instants pour comprendre où j'étais : à fond de cale, odeur pestilentielle de moisi, de poissons séchés, d'urine... Les vagues se succédèrent, l'eau glacée me submergea un instant, me noyant presque ! Je repris mon souffle, transie. J'étais incapable de bouger, enchaînée à une lourde poutre, à genoux, les fers aux pieds, les bras de part et d'autre de ma tête, repliés, coudes vers le haut, poignets entravés. Et la douleur se jeta sur moi... La douleur due à cette atroce position, la douleur d'avoir perdue Iris, d’en être responsable... La douleur et le froid... Le froid dû à cette eau glaciale qui se jetait sur moi au rythme des vagues déchaînées, le froid en moi, celui qui s'était insinué après le départ du corbeau, celui qui avait gelé mon cœur après la mort de mon seul amour...

 

            Sur quelle mer ce bateau voguait-il ? J'avais dû rester inconsciente vraiment longtemps pour me retrouver ainsi en mer. Je fis appel aux connaissances de Livia en matière de géographie : Enexo avait parlé de Némédia... Nous avions dû embarquer à Dantuol, le seul port de la Squilésie situé à quelques jours de la maison de mon Maître. Il en faudrait encore plusieurs pour atteindre un port de Némédia. Et après ? Que voulait faire Enexo de moi ?

 

            ***

 

            Je me réveillai le lendemain, le bateau voguait sur une mer plus calme. Une trappe s'ouvrit au-dessus de moi, et un homme tenant une gamelle, un morceau de pain et une outre d'eau, descendit prudemment les marches abruptes. Il se planta devant moi, un sourire révélant des chicots noirâtres. L'odeur dans la cale était intolérable mais celle du marin était presque pire.

 

Il posa la soupe et le pain par terre, puis m’aida à boire plusieurs gorgées d’eau qui apaisèrent ma soif.

 

« Merci, » lui dis-je. Il ne répondit pas. L’homme prit un peu de soupe claire dans une cuillère en bois et la plaça devant ma bouche que j’ouvris docilement. Il versa le liquide tiède dedans et recommença. Il me donna ainsi la becquée puis me fit avaler le pain. Le matelot était gentil et n'essaya pas de profiter de mon état. Je lui en fus reconnaissante. Quand j'eus fini, il me sourit, son visage tout près du mien. Son haleine me fit chavirer le cœur. « T'es la nièce du Capitaine ?

 

— Le Capitaine ?

 

— Enexo, le Gael.

 

— Je crois, oui, » coassai-je. Je n'avais pas parlé depuis un bon moment et je dus m'éclaircir la voix avant de poursuivre. « Où va-t-on ?

 

— Port Lorenecco.

 

— Némédia ? »

 

Il hocha la tête. « Ouais ! » Il récupéra la gamelle, la cuillère en bois, l'outre et quitta la cale.

 

***

 

            Le marin revint une fois par jour pour me nourrir, me donner à boire, juste quelques gorgées, c'était peu. Il n'avait pas grand chose à me dire, mais restait gentil. Je finis, après quelques jours, par lui demander :

 

« Cette position est très douloureuse... Est-ce que vous pourriez m’aider à en changer ? » L'homme sembla hésiter. « S'il-vous-plaît... Je ne sens plus mes membres...

 

--- C'est que je peux pas trop...

 

--- Vous n'auriez plus à me donner la becquée...

 

--- Ça me dérange pas... Vous êtes plutôt agréable à regarder. » Il ne dit rien d'autre et s'en alla. Je soupirai. La position devenait vraiment intenable, le sang ne circulait plus...

 

            Peu de temps après, la trappe s'ouvrit à nouveau, laissant passer un rayon de soleil qui m'aveugla après être restée longtemps dans les ténèbres. C'était la première fois que j'avais deux visites le même jour. Je fus étonnée de voir revenir le marin. Sans rien dire, il fit jouer une gosse clé dans la serrure de mes fers, et libéra mes bras. Il me fallut pas mal de temps pour parvenir à les ramener devant moi, à les déplier... Je grimaçai. L'homme avait libéré mes pieds entre temps et je parvins enfin à m'asseoir sur les fesses...

 

« Merci ! » Il referma à nouveau les fers sur mes poignets et mes chevilles meurtris, passa les chaînes derrière la poutre, me laissant dans une position plus agréable.

 

« Votre nom ?

 

— Gilgas.

 

— Merci Gilgas. Vous êtes Némédien ?

 

— Ouais ! » Il allait remonter, mais je lui posai une autre question : « Savez-vous si le Gouverneur Solko et sa nièce sont toujours vivants ?

 

— J’sais pas qui c’est, dit-il en revenant vers moi, mais il y a deux Squilésiens dans la cabine du Capitaine. Un gros homme âgé, entravés, et une gamine potelée qu’on entend parfois crier... Je crois que le Capitaine la...

 

— Ça va, merci, l’interrompis-je. Je préfère ne pas tout savoir, c’est... une amie, » ajoutai-je doucement. Je n’avais pas envie de l’entendre me décrire son calvaire. De nous trois, c’était elle qui méritait le moins d’être ici, prisonnière de ce dégénéré d’Enexo.

 

« Ouais, je vois... En tout cas, ils sont vivants ! 

 

— Merci. »

 

 

 

***

 

            Je somnolais lorsque la trappe s'ouvrit et j'entendis des pas descendre prudemment les marches. Ce n’était pas Gilgas... Plusieurs silhouettes s'approchèrent de moi. Je me raidis en reconnaissant Enexo accompagné de deux soldats qui me libérèrent, me firent monter les marches et sortir à l’air libre pour la première fois du voyage. Je respirai à fond, tentant d’évacuer la pestilence de la cale. Un des hommes me donna un coup derrière les jambes et je tombai brutalement à genoux sur le pont. Le soleil m’aveugla un moment. Quand ma vue s’y fut habituée, je distinguai en face de moi des hommes aux visages sales et émaciés, à l’air hostile, agressif. Je ne compris tout d’abord pas pourquoi, jusqu’à ce j’aperçoive un corps atrocement mutilé, pendu par les pieds au mas, les mains liées dans le dos. Je reconnus le visage de Gilgas... Le sang du malheureux gouttait encore sur le pont... Je baissai la tête, mais Enexo m’empoigna par les cheveux et me força à le regarder à nouveau :

 

« Tu vois ? Tu vois ce qui arrive à ceux qui veulent t’aider Livia ? » Je tentai de me dégager, mais il me gifla du revers de la main, ma tête pivota brutalement, sa chevalière griffa ma joue, du sang perla... Le Gael se redressa, regarda les marins attroupés devant lui.

 

« Lui, dit-il en montrant le corps du doigt. Il a aidé cette esclave ! Il ne faut pas, jamais, jamais ! glapit-il de manière un peu ridicule, bien que cela ne fît rire personne. « Ni ceux-ci, » ajouta-t-il en se tournant. Je suivis son regard et découvris Svihlde et son oncle, attachés devant la porte de sa cabine. Je fus à la fois soulagée de les voir vivants et préoccupée par leur sort. « Ne les aidez pas ou vous finirez comme lui ! » termina-t-il en désignant le pauvre Gilgas. Les soldats m’attrapèrent alors par les cheveux pour me redresser et tout dérapa : les matelots, ivres de rages et de terreur, se ruèrent sur moi et me rouèrent de coups, hurlant leur haine. Je tombai et me recroquevillai pour tenter de me protéger de leurs pieds et de leurs poings qui me frappaient sans relâche. Mes deux gardiens eurent toutes les peines du monde à les repousser ; ils m’entraînèrent enfin rapidement dans la cale, à l’abris de leur vindicte et m’entravèrent à nouveau cruellement avant de sortir, me livrant aux ténèbres.

 

***

 

            Le voyage se termina enfin après une dernière journée de navigation. Le bateau jeta l’ancre dans la matinée. On ne me sortit de la cale que pour m’enchaîner à nouveau dans un chariot grillagé, bringuebalant sur un sentier caillouteux... Un soleil de plomb et une chaleur étouffante que l’air marin ne suffisait à tempérer, rendirent le court trajet extrêmement pénible. Nous arrivâmes enfin à un vaste ensemble de bâtiments, l’Algrada. Il était composé d'une imposante villa, très proche par son esthétique de celle du Sénateur Graxo ; c’était probablement le lieu de résidence d’Enexo. Aux abords, répartis en arc de cercle, se trouvaient de nombreux édifices annexes : greniers à céréales, enclos aux esclaves, dortoirs des domestiques, écuries -magnifiquement décorées-, prisons et un bâtiment ovale en pierre, en partie couvert, décorée de colonnes.

 

« Qu’est-ce que c’est ? demandai-je à un des soldats assis à l’avant du chariot.

 

— Des arènes, comme en Gaellie ! » Des arènes... Je ricanai. Enexo avait vraiment reconstitué sa petite Gaellie personnelle, ici...

 

« Tu riras moins que tu devras y combattre ! » répliqua le soldat agacé par ma réaction. Je haussai les épaules avec fatalisme.

 

            Le chariot cahota encore quelques minutes avant de s’arrêter devant la prison, bâtiment en pierre, de forme carrée, d’aspect peu agréable. Ils m’y firent entrer, descendre une série de marches, puis me conduisirent dans un cachot sombre, humide... De la paille moisie en recouvrait le sol. Ils prirent leur temps pour m’enchaîner dans cette position que je commençais à bien connaître, puis sortirent, sans un mot. Le lourd vantail métallique se referma sur moi, me laissant seule avec mes douleurs, mes angoisses, mes remords... La mort de Gilgas m’avait bouleversé. Je le connaissais à peine, mais il était mort à cause de moi, de ce que j’étais, de ce qu’Enexo voulait faire de moi. J’étais désespérée : la mort rôdait sans cesse autour de moi, elle se repaissait des gens que je côtoyais, des gens que j’aimais... Tu me manques tellement, Lilas...

 

***

 

            Je ne restai pas longtemps dans cette geôle. Le lendemain, deux esclaves me tirèrent du cachot et me firent sortir : la chaleur se rua sur moi. Ils m’avaient bien évidemment entravé les mains et les pieds, ce qui rendait ma démarche difficile, et probablement comique pour les observateurs. Nous traversâmes le beau jardin qui s’étendait autour de l’imposante villa dans laquelle nous pénétrâmes par une porte située à l’arrière. Nous parcourûmes quelques longs couloirs avant d’arriver dans une large pièce aux décorations raffinées et meublée avec goût ; un bassin central rafraichissait un peu l’atmosphère. Ils me poussèrent pour que j’avance jusqu’à un siège, placé au fond. Enexo s’y trouvait et me détailla.

 

« Ma nièce... » Je déglutis bruyamment trahissant mon appréhension : qu’allait-il faire de moi ? Il se leva et prit un collier que lui tendait un esclave à côté du trône. Une lourde chaîne était passée dans l’anneau qui ornait l’épais cercle de métal. Non ! Il ne ferait pas de moi son animal, je refusais ! Il tenta de le placer autour de mon cou, mais je me dégageai. Il me fixa d’un regard dur, sévère.

 

« A genoux ! » Je le regardai sans bouger, une lueur de défi dans les yeux, la mâchoire serrée. Un sourire fielleux étira alors ses lèvres, l’angoisse vrilla mon ventre. Claquement de doigt, et un esclave entra, traversa la pièce, tenant Svihlde, seulement vêtue de quelques foulards révélant son corps plus qu’ils ne le cachaient. Enexo la prit par le bras et l’attira brutalement à lui. Elle garda le visage baissé. Il la gifla violemment. Elle posa une main un peu tremblante sur sa joue marquée et reprit docilement sa position. Je fronçai les sourcils.

 

« Voilà, dit-il. Ou tu m’obéis, ou je fais du mal à cette petite chose fragile. » Je regardai Svihlde... Bien agir...

 

J’avais été assez bête pour laisser mourir Iris, je ne voulais pas que Svihlde souffrît à cause de moi. Je fermai les yeux et m’exécutai lentement. Il avait gagné. Mon oncle sourit. Il referma le collier d’acier autour de mon cou, prit la chaîne dans sa main et s’assis sur le siège, me tenant désormais en laisse, visiblement content de lui.

 

            Ainsi c’était bien cela mon destin... Merde ! Lilas...

 

 

 

 

 

 

Louve - Prologue : La première fois...

J'ai eu envie de rajouter ce court prologue à mon histoire. 

 

            Le Maître rentra tard de son voyage en Gaellie. La caravane était particulièrement longue : il avait rapporté tant de choses de cette riche contrée : épices et nourritures raffinées, étoffes, bijoux et de nombreux esclaves. Ces derniers se tenaient dans l'arrière court de la maison du Maître, ils seraient bientôt conduits dans les enclos.

 

« Lilas ! » Je m'approchai de la femme qui venait de me parler. J’appartenais au Gouverneur Solko, mais c’était toujours à elle que j’avais à faire.

 

« Oui, Mariène.

 

--- Occupe-toi de donner de l'eau à ces malheureux. Le trajet a été pénible, » ajouta-t-elle. Leurs visages étaient effectivement marqués... Ils ne parlaient pas, ne bougeaient pas, effrayés, attendant de savoir comment serait leur nouvelle vie, leur nouveau Maître.

 

            Je pris une outre et donnait quelques gorgées d'eau à chacun... Et ce fut là que je la vis pour la première fois... Une gamine, un petit bout de chou perdu parmi tous les esclaves. Elle devait avoir six, peut être sept ans. J'en avais douze. En arrivant près d'elle, je lui souris en lui tendant l'outre d'eau qu'elle porta à sa bouche, en avala plusieurs gorgées. Je dus la lui reprendre, elle semblait assoiffée, et il fallait en laisser aux autres.

 

« Merci, » me dit-elle. Bien élevée, elle détonnait vraiment parmi ces êtres recroquevillés, au regard fuyant. Elle me fixa de ses grands yeux clairs, remplis de crainte, d'incompréhension, de candeur... Je la regardai plus attentivement : elle avait souffert pendant le voyage, à l'évidence. Les larmes avaient creusé de longs sillons sur ses joues sales, ses pieds étaient en sang, ses vêtements déchirés ne devaient pas lui tenir bien chaud, mais ils témoignaient par leur qualité de son origine sociale. Je lui souris.

 

« Amenez-moi Livia, la gamine ! » cria Maître Solko. Deux hommes fendirent le groupe d'esclaves, l'obligèrent à se mettre debout en la saisissant sans ménagement par les cheveux et la conduisirent auprès de lui. Je la suivis des yeux mais Mariène me bouscula :

 

« T'endors pas ! » Je terminai ma tournée puis cherchai à nouveau la gamine des yeux. Je ne parvins pas à la voir.

 

            En faisant mes corvées les jours suivants, je ne pus m’empêcher de repenser à la gamine, à son beau regard pénétrant. Elle n’était nulle part, alors que les autres esclaves ramenés par le Maître travaillaient déjà avec nous.

 

            Ce ne fut que quelques temps plus tard, alors que je traversai l’arrière cour, que je la vis, nue, grelottant de froid, sale, à quatre pattes dans la boue, enfermée avec la meute de grands chiens courants du Maître. Elle se battait avec un animal pour récupérer un morceau de pain par terre. Mon cœur se serra : pourquoi la traitait-il ainsi ?

 

***

 

            La fillette reparut dans la salle de la maison du Maître presque deux ans plus tard... changée évidemment. Elle portait désormais des traces de morsures, ses longs cheveux étaient emmêlés, sales, tout comme sa peau. Mais son regard était toujours aussi captivant : la candeur en avait disparu, l'incompréhension avait fait place à la résignation, la sauvagerie s'y était ajouté... Elle dégageait désormais un mélange de brutalité et de férocité.

 

            Le Maître tenait dans ses mains le lourd anneau de métal que nous portions tous. Il était trop grand, trop lourd, trop froid pour cette gamine, mais elle ne broncha pas quand il le referma autour de son cou, scellant ainsi son destin...

 

Louve - Chapitre 3 : Retour

Ce chapitre comporte des scènes homo-érotiques et ne s'adresse donc qu'à des adultes ouverts d'esprit.

 

           Le Gouverneur entra dans la demeure, mais je ne pus m'empêcher de m'arrêter devant la façade de la grande maison en bois sculptée, aux toits colorés, que je connaissais trop bien. En fait, je l'avais rarement vue de l'extérieur. J'étais restée la plupart du temps, dans la salle principale, ne sortant qu'en de rares occasions : quelques combats dans de petites arènes, une traque ou deux de fugitifs dans les forêts qui couvraient les flancs de la montagne, rien de plus...

 

            Je restai ainsi devant, le cœur battant, la peur au mon ventre... L'angoisse me paralysait, je n'arrivai pas à faire les quelques pas qui me séparaient de la maison. Lilas m'avait accompagnée dans ce voyage sans retour, c'était la seule esclave que j'avais emmenée. Elle s'arrêta derrière moi. « Vous devez entrer Maîtresse, je suis là, avec vous. » Ses paroles me donnèrent enfin le courage d’entrer à mon tour dans la demeure de mon Maître, Lilas sur mes talons. Je regardai immédiatement le large siège recouvert de fourrures qui trônait sur l'estrade au centre de la pièce ; avec appréhension, je cherchai des yeux une fille ou un garçon assis à côté, enchaîné... Mais il n’y avait heureusement personne, aucunes traces sur le sol, pas même un anneau assujetti au siège pour y passer la laisse... J’avais, sans m’en rendre compte, retenu ma respiration pendant tout ce temps et je me remis  brusquement à respirer. Je laissai ensuite mon regard faire le tour de la grande salle : l'âtre au centre pour réchauffer la salle, les peaux de bêtes pour isoler du froid extérieur, les torches pour éclairer la pièce aveugle, les coffres en bois pour décorer et ranger et... la poutre au fond de la salle. Les souvenirs affluèrent : la monotonie des journées passées, assises à ne rien faire, morte de froid, le collier de métal mordant ma chair, la violence des mises à mort expéditives ordonnées par mon maître, la dureté des combats qu'il organisait, la douleur des châtiments qu'il m'infligeait... Je fis encore quelques pas, essayant de rester calme, m’obligeant à passer outre ces atroces sensations. Je n’étais pas Louve ici et, d’ailleurs, à bien y regarder, la pièce était curieusement différente de celle que j'avais connue, non pas dans son agencement, mais dans l'atmosphère qu'il s’en dégageait ; une certaine quiétude, douceur même, y régnait aujourd’hui.

 

            Solko fit un geste circulaire :

 

« Voici la salle d'où je gouverne ces terres, affirma-t-il fièrement. J'y rends la justice -sommairement, pensai-je-, j'y reçois les émissaires... » Il me regarda. « Bien sûr, cela n'a rien à voir avec la villa de vos parents, ajouta-t-il d'un air un peu déconfit devant mon manque d'enthousiasme. Le temps est froid ici, les ouvertures sont réduites au maximum. Je vais vous montrer votre chambre Dame Livia. Elle est derrière. » Il traversa la pièce et passa la porte située au fond : un petit couloir en partait et desservait trois pièces. Il ouvrit une des portes : « Vos affaires y ont déjà été déposées. » J'y pénétrai. La chambre était de taille modeste : un grand lit, une table, un fauteuil et un coffre la composaient. « Votre esclave pourra coucher au pied de votre lit, ajouta-t-il en se tournant vers moi.

 

--- Gouverneur, comme il vous plaira, » me forçai-je à lui répondre avec déférence.

 

--- Reposez-vous, Dame Livia. Le voyage a été épuisant. » Il sortit mais ajouta sur le seuil. « Je vous envoie Sestane. Elle s'occupe de cette demeure. »

 

Je fermai la porte derrière lui, tout de même soulagée d’être enfin seule, après la promiscuité engendrée par ce long voyage depuis la Gaellie. Pourtant, au cours de celui-ci, j'avais commencé à m'habituer à cet homme, à sa présence... Et, dans quelques jours, je me marierais avec lui, sur ses terres. Je m'allongeai sur le lit, fatiguée, repensant à tout ce qui s'était passé depuis l'annonce du mariage, depuis que j'avais compris que je ne pourrais pas y échapper.

 

            En fait, tout s'était enchaîné très vite. Il y avait tout d'abord eu une cérémonie d'engagement qui avait fait office de mariage pour ma famille ;  elle ne ferait pas le voyage trop éprouvant pour la Squilésie... Puis était venu le départ pour les terres de mon Maître. J'avais donc fait mes adieux aux quelques amis qui étaient venus -adieux difficiles car je n'avais aucune idée de ce que nous partagions et je les avais abrégés de manière un peu impolie-, au Magister Oleef et à l’entraîneur Lenko, à mon frère et mes sœurs, à mes parents... Je les avais à peine connus, mais j'avais eu du mal à les quitter, la gorge serrée, terrifiée par ce qui m'attendait. J'étais partie avec Lilas et de nombreuses malles : des vêtements essentiellement, mais aussi des bijoux, des produits de toilette et de maquillage, des livres, du matériel d'écriture... La dote négociée entre mon père et le Gouverneur suivrait plus tard, je ne savais pas trop et je m'en fichais d'ailleurs.

 

            Le voyage avait été difficile ; nous avions cheminé lentement sur de petites sentiers escarpés, longue caravane composée de chariots cahotant difficilement ; j'avais voyagé dans la voiture du Gouverneur, plus confortable que les autres, en sa seule compagnie. L'angoisse m'avait étreinte lorsqu'il m'avait proposé de monter avec lui, seule, à sa merci ; je n'avais pu refuser, j'avais pris le bras qu'il me tendait et avait grimpé dans l'habitacle couvert, le cœur battant, luttant contre mon envie de m'enfuir. Pourtant, à ma grande surprise, le Gouverneur avait discuté avec moi, de tout et de rien, avec amabilité malgré mon mutisme des premiers jours ; il avait été gentil et prévenant lors de ce voyage, ménageant de nombreuses poses, faisant préparer des repas chauds malgré les conditions difficiles, distribuant des fourrures pour qu’Iris et moi puissions nous protéger du froid... Cet homme s'était révélé bien différent de celui que Louve avait connu et haï. Lilas avait quant à elle pris place dans un chariot avec les esclaves du Gouverneur et avait été bien traitée. Les températures s'étaient rafraîchies à mesure que nous nous étions rapprochés des Terres Squilésiennes, situées en altitude, au cœur des montagnes Brumeuses. A présent, il faisait vraiment froid, bien que ce ne fût encore que l'automne.

 

            Les malles avaient été déposées dans la pièce et Lilas se mit à les ouvrir.

 

« Tu mettras de l’ordre dans tout cela plus tard, lui dis-je. Tu dois être fatiguée, repose-toi. » Elle me sourit.

 

« Comment allez-vous, Maîtresse ? Les souvenirs ne sont-ils pas trop durs ? » Elle était devenue étonnamment clairvoyante et lisait désormais en moi comme dans un livre ouvert... Elle savait me réconforter d'un geste, d'un mot. Nous étions devenues très proches : ce n'était pas -bien malgré moi- de l'amour entre nous, mais une intense complicité...

 

« Ca va, » lui répondis-je avec un sourire. On frappa alors à la porte.

 

« Entrez ! » dis-je d'une voix forte, ayant remis de l’ordre dans ma tenue et ma coiffure. Une femme entra, assez âgée, les cheveux blancs attachés en un chignon lâche. Elle avait un visage fin avec de hautes pommettes et des yeux d'un bleu intense comme tous les habitants ou presque de ces terres.

 

« Je suis Sestane, Dame. Souhaitez-vous un bain ?

 

--- Oh ! Oui, si cela est possible. » Elle me regarda d'un air las.

 

« Cela est évidemment possible, sinon je ne vous aurais pas fait cette proposition, Dame. Suivez-moi ! » Sestane n’avait pas l’air commode et Livia n’aurait probablement pas toléré cette remarque... Je n’osais pour ma part rien dire, je savais que mon comportement n’était pas celui d’une patricienne Gaelle, mais il m'était difficile de m'imposer. Elle nous conduisit dans un bâtiment extérieur, et je reconnus immédiatement les bains où Lilas m'emmenait trois fois par jour. La femme nous y laissa, nous expliquant que l'eau venait d'être préparée pour moi. Quand j'étais Louve, l'eau était toujours froide, voire glacée. Mais aujourd'hui, une épaisse couche de vapeur flottait au-dessus du bassin, envahissait la pièce aux murs de bois. Je glissai un pied dedans : température idéale. Je regardai Lilas, souriante.

 

« Quand j'étais esclave auprès du Gouverneur, tu... Lilas m'emmenait souvent ici, pour me laver ou me soigner. » Je la repoussai contre le mur, mon visage contre le sien. « C'est là qu'on s'est si souvent embrassées. » En écho, mes lèvres écrasèrent les siennes. Iris accepta mon baiser, mais repoussa mes mains qui couraient sur sa peau, descendaient sur son ventre. Elle se dégagea.

 

« J’espère être votre amie, Maîtresse... Mais je ne veux pas être votre amante... Je suis... désolée. » Je me redressai.

 

« Bien sûr... » Je me retournai, enlevai mes vêtements à la hâte et me glissai dans l'eau tiède, laissant mon corps se réchauffer lentement et mon esprit accepter son refus.

 

« Je vous ai blessée, Maîtresse, je le vois.

 

--- Mais non. » Je me forçai à lui sourire. « L'eau est délicieuse... Je vais y rester un peu pour... » Je ne pus finir ma phrase, les larmes me montaient aux yeux. Je baissai la tête, attendant qu'elle sorte. J'avais eu l'espoir de parvenir à faire changer d'avis Iris, à la faire m'aimer comme Lilas... Mais cela semblait décidément impossible. Je me demandai soudain si Lilas m'avait jamais aimée... Peut-être n'avait-elle éprouvé que de la pitié pour moi ? Peut-être n’avais-je qu’imaginé cet amour... Cette pensée me terrifia.

 

***

 

            Solko me convia à sa table pour le repas du soir. J'enfilai une robe parmi les plus chaudes que j’avais emportées, mais, malgré cela, je grelottai encore !  Je me demandai comment j’avais pu supporter de rester nue par cette température... Je n’avais tout simplement pas eu le choix !

 

            J’entrai dans la vaste pièce où une table avait été dressée. En me voyant, Solko vint à ma rencontre. « Dame Livia ! » Il me dévora des yeux. « Vous êtes vraiment magnifique, » ajouta-t-il. Je vais vous présenter, » continua le Gouverneur. Il s’approcha d’un homme qui avait des trait assez proches des siens. « Voici, Jenlok, mon frère. » Celui-ci fit une petite révérence moqueuse, je m’inclinai quant à moi de manière plus cérémonieuse. Puis il désigna une femme qui se tenait à ses côtés : « ... et Loenia, son épouse. » Un peu en retrait se tenait une jeune fille blonde également, aux yeux de chat, portant une tunique faite de pièces de fourrure grise assemblées avec goût. « Svihlde, ma nièce, la fille de ma défunte sœur. Elle vit désormais ici avec moi. » La jeune fille d’une quinzaine d'années s’inclina et j’en fis de même.

 

            Nous prîmes place autour de la table, et des plats fumants furent apportés par une esclave. Je me souvenais des repas lorsque j’étais Louve : mon Maître me jetai la nourriture, c’était tout ce à quoi j’avais droit au cours de la journée... Je devais me battre avec les chiens pour la prendre. Là aussi, il y avait quatre grands chiens courants qui tournaient autour de nous et Solko leur lançait de temps en temps de la nourriture sur laquelle les bêtes se jetaient littéralement. Cela fit rire ma voisine, Svihlde :

 

« On dirait qu’ils n’ont rien mangé depuis des jours !

 

--- Ils ont été nourris ? demandai-je, étonnée.

 

--- Bien sûr, ils ont eu leur pâtée, me répondit-elle comme si cela allait de soi. « Mais ce sont des goinfres. » Elle caressa un des chiens, qui lui lécha la main en retour. Ils étaient mieux traités que je ne l’avais été... Tout était si différent.

 

Le repas fut chaleureux, les mets succulents, ce que je m’empressai de dire.

 

« La cuisine ne ressemble en rien à celle de Gaellie pourtant, dit Jenlok.

 

--- Vous avez raison, admis-je, elle n’en est pas moins délicieuse.

 

--- Je croyais que les patriciens Gaelles n’appréciaient que ce qui venait de chez eux... » Je fus troublée par ses propos, peu diplomates. D’ailleurs, Solko intervint rapidement.

 

« Jenlok, voyons... Tu pourrais épargner tes taquineries de mauvais goût à ma futur épouse. Elle vient juste d’arriver et n’a pas encore le plaisir de te connaître. » L’homme ouvrit la bouche pour répondre mais le Gouverneur lui intima le silence d’un geste péremptoire. Jenlok se tut, mais s’assombrit, visiblement vexé par l’attitude de son frère. Il ne prononça plus un mot de tout le repas, qui se termina d’ailleurs tôt, nous étions fatigués de notre voyage.

 

***

 

            Je retrouvai Iris dans la chambre. Elle me prépara comme à l'accoutumé pour la nuit, démaquillant ma peau, brossant mes cheveux lentement.

 

« Maîtresse ? » Il n'y avait pas de miroir dans cette chambre, je me retournai donc pour la regarder. « Ce n'est pas moi que vous aimez, Maîtresse, c'est Lilas... Je ne suis pas Lilas, vous n’êtes pas Louve.

 

--- Oui, Iris, je sais. Mais te voir ainsi dans les bains... je... tu es si semblable à elle. Excuse-moi ! » Je lui pris la main doucement mais la jeune femme la dégagea et reprit son travail. « Mais, je t’aimerai toujours, Lilas... Iris, toujours ! Je suis à toi, à jamais... Si un jour tes sentiments...

 

--- Je ne peux pas Maîtresse, vous devriez le comprendre, m’interrompit-elle brusquement.

 

--- Mais il n’y a pas à vouloir ou à pouvoir... L’amour... Il s’impose à nous, on ne choisit pas !

 

--- Voyons, Maîtresse, vous savez bien qu’on n’est pas aussi libre que ça ! Vous êtes une Patricienne Gaelle, je suis votre esclave, c’est tout à fait impossible entre nous !

 

--- Alors j’ai le droit d’abuser de toi, mais pas de t’aimer, c’est ça ?

 

--- En fait, c’est plutôt moi qui n’ai pas le droit de vous aimer, Maîtresse. Si vous ne le savez pas, Dame Livia le sait.

 

--- Mais je me fiche bien de Dame Livia ! m’écriai-je, un peu trop fort probablement.

 

--- Pas moi, Maîtresse. » Elle s’interrompit un instant avant de reprendre. « Vous m’avez dit qu’un Être Surnaturel vous avait donné une seconde chance, une chance de changer votre destin. Alors... après, vous partirez, et Dame Livia reprendra sa place dans son corps... Et moi ? Mon amour aura disparu... Je devrais tout oublier, rester avec Dame Livia, alors que j’aurais sous les yeux l’image de la seule femme qui m’aura aimée, que j’aurai aimée. » Elle fit le tour pour me regarder. « Je n’aime pas Dame Livia, elle... » Des sanglots secouèrent sa voix l’empêchant de poursuivre. J’avais enfin compris, j’étais toujours aussi lente... Je l’enlaçai tendrement.

 

« Excuse-moi, je n’ai pensé qu’à moi et à mes problèmes... » Avais-je jamais réfléchi à tout ça du point de vu d’Iris ? Non, bien sûr. « J'ai compris, n'aies crainte Iris, j'ai compris... » répétai-je comme pour me convaincre moi-même. « Je resterai ton amie, seulement ton amie... lui dis-je doucement à l’oreille. Même si ça me fait un mal de chien, même si j’ai envie de toi à en souffrir... » terminai-je mentalement. Elle avait raison, il ne fallait pas.

 

            J’avais mal mais en même temps, j’étais heureuse d'avoir compris pourquoi elle ne voulait pas m'aimer. Étrange sensation.

 

***

 

            J’avais donné mon lourd édredon à Iris qui n’avait qu’une fourrure pour dormir sur le sol dur et froid. Les couvertures qui restaient n'étaient pas suffisantes, et j'eus du mal à trouver le sommeil. Dans mon lit, les yeux grands ouverts, je ne pus m’empêcher de repenser à ma vie en tant que Louve, ici, dans cette même demeure. Heureusement, la fatigue aidant, je finis tout de même par m’endormir, mais les souvenirs revinrent à la charge, se transformant en cauchemars atroces. Je me réveillai en hurlant, en sueur malgré le froid... Iris était assise sur le bord du lit, à côté de moi.

 

« Maîtresse, vous avez fait un cauchemar...

 

--- Oui, répondis-je le souffle court, des frissons parcourant ma peau moite. Rien de plus.

 

--- Je peux...

 

--- Non, l’interrompis-je, recouche-toi. Je vais faire un tour pour reprendre mes esprits. » J'allai dans la salle, vide et sombre, cherchant à retrouver mon calme. Je respirai lentement, profondément, mais, l’effet du cauchemar se dissipant, je me mis à trembler de froid. Je revins donc rapidement vers la chambre, et trouvai Iris dans le couloir, une lourde fourrure à la main. Elle se hissa sur la pointe des pieds pour me la placer sur les épaules et nos visages se retrouvèrent tout proches. Je sentis son parfum, sa respiration douce, je vis ses yeux verts pétiller, malgré la pénombre. Et, soudain, sans prévenir, Iris m’embrassa, puis se recula immédiatement après, avec un air de gamine prise sur le fait. Je passai ma langue sur mes lèvres pour la goûter... Mon cœur s’était accéléré. Je ne savais que faire. L’embrasser à mon tour -j’en mourais d’envie-, mais elle venait de me faire comprendre que c’était une très mauvaise idée. Je n’eus pas le loisir de réfléchir davantage car Iris me donna un autre baiser, plus long, plus profond. Elle me prit ensuite la main et m’entraîna vers la chambre dont elle referma la porte à clé. Elle y avait allumé une bougie qui diffusait une faible lueur. La jeune esclave enleva, malgré le froid, sa chemise de nuit et délaça le col de la mienne qu'elle fit ensuite glisser lentement sur mes épaules. Elle la laissa tomber au sol. Je la fixai, ne pouvant détacher mes yeux de son corps parfait qui se découpait dans la pénombre, silhouette noire sur fond doré. J’admirai le galbe de sa poitrine, la rondeur de ses fesses, la ligne de son ventre... Je fis glisser mes mains sur sa peau douce, puis lui demandai :

 

« Tu es sure de vouloir faire ça avec moi ?

 

--- Tu as raison Louve, on ne peut aller contre l’amour.

 

--- Louve ? C’est la première fois que...

 

--- C’est toi, Louve, que j’aime... J’ai décidé de profiter de ma chance, de toi, tant que tu seras là, avec moi, dans le corps de Dame Livia. Demain est un autre jour, » conclut-elle en m’embrassant à pleine bouche.

 

            J’en avais rêvé si longtemps, je n’avais même fait que ça. Louve connaissait le sexe avec les hommes, mais pas le plaisir. Et j’eus soudain peur, terriblement peur : et si... et si je n’arrivais pas à aimer Iris ? Je n’avais jamais fait l’amour, cet acte librement consenti entre deux partenaires, je n’avais jamais été avec une femme non plus. J’attendais tant de ce moment, je le voulais tellement parfait que l'angoisse me fit perdre mes moyens, mon assurance. Je restai ainsi devant Iris, les bras ballants, incapable de faire quoi que ce soit. Alors, ce fut elle qui prit les choses en main.  Elle me repoussa sur le lit et je m’y affalai. Elle grimpa dessus et se mit à califourchon sur moi, dominatrice. Elle posa ses mains de part et d’autre de mon visage et se pencha : ses seins me caressèrent doucement, son sexe doux et tiède glissa sur mon ventre. Une onde de plaisir me parcourut. Je sentis les lèvres douces de mon amante m'effleurer, je m'enivrai de son parfum, de son odeur sucrée, j’entendis son cœur battre trop vite, tout comme le mien. Les choses devinrent alors simples, évidentes, naturelles. Je savais évidemment donner du plaisir à Iris, à son corps féminin. Je voulus la renverser sur le lit, mais elle résista et continua à l’envie ses caresses. Je ne pus retenir un gémissement rauque, fait de plaisir intense et de douleur. Elle m’avait rendue dépendante, fébrile, esclave de son corps, de ses mains, de ses lèvres... Mais elle n’abrégea pas mes souffrances. Je n’avais plus qu’une envie, celle de m’abandonner entièrement, de la sentir davantage en moi... Iris s’allongea ensuite à mes côtés et fit courir ses mains douces le long de mon ventre, atteignit ma toison brune, ma fente offerte. Dame Livia était vierge, je m’en rendis compte lorsqu’Iris me pénétra enfin avec ses doigts minces, sortant, rentrant, doucement, rapidement... jusqu’à la délivrance, un orgasme puissant qui déforma mon corps, tordit mes membres. Je savourais quelques instants mon plaisir, les yeux dans le vague.

 

« J’avais rêvé de ce moment si souvent, » murmurai-je. Nous étions enlacées, nos respirations à l’unisson, nos corps moites collés l’un à l’autre. « Merci Lilas, merci pour ce cadeau, pour cette étreinte...

 

--- Tout le plaisir était pour moi, me répondit-elle. Appelle-moi Iris, je préfère.

 

--- Évidemment, pardon...

 

--- Cessez de vous excuser, Maîtresse, vous avez mieux à faire ! » me reprit-elle sur un ton faussement sévère. J’éclatai de rire, mais elle me fit taire en posant son index sur mes lèvres, je faisais trop de bruit dans la maison silencieuse.

 

            J'attrapai son doigt, l'embrassai, puis laissai mes lèvres se refermer autour. Je le suçai doucement et la sentis frissonner à ce contact. Je cherchai son regard du mien, le trouvai, le retins prisonnier. J’avais tellement envie d’elle, une envie si forte que je dus me contrôler pour ne pas aller trop vite, pour rester douce... Je n’étais pas douce... Louve n’était pas douce. J’avais été élevée dans la brutalité, la bestialité même, et tout en moi respirai cette façon d’être. Livia non plus n'était pas douce, je le savais intimement. Pourtant, je voulais donner du plaisir à Lilas... Iris, je ne voulais surtout pas lui faire mal. J’embrassai alors délicatement chaque zone de son corps, faisant de mon mieux pour faire monter lentement son désir. Je la sentis se cambrer, tressaillir sous mes baisers, mes caresses, mon regard toujours plongé dans le sien... Iris était dangereuse... Avec elle, j’oubliai tout, mes vies, mes fêlures, mes souffrances, mon avenir chaotique... Elle sourit, attrapa mes lèvres d’un baiser et je perdis le contact avec ses yeux. Allongée, les yeux clos, elle était plus que belle, elle était magnifique, sublime... Je la pris dans mes bras, tendrement, comme pour la bercer. Elle replia ses jambes, s’offrant ainsi à moi, sans retenue, sans crainte. Je caressai lentement son intimité, la laissant s’habituer à mes  mains. Puis, quand elle fut prête, j’y plongeai avec délectation mes doigts qui se couvrirent de son musc intime ; je les laissai la découvrir, la parcourir : je la sentis trembler dans mes bras, atteindre les limites insupportables du plaisir. Et son corps s’arc-bouta à plusieurs reprises, traversé par l’orgasme. Elle s'allongea sur le lit et je me couchai près d’elle. Elle m’embrassa, souriante.

 

« Je ne m’étais pas attendue à ça ! » Elle m’embrassa encore. « Je n’aurais pas dû attendre si longtemps avant de suivre mes envies. »

 

            Comblée, j'attrapai l'édredon et nous en couvris : maintenant que l'excitation retombait, le froid s'insinuait en nous et nous nous pelotonnâmes dessous, Iris blottie dans mes bras.

 

            Je passai une bonne partie de la nuit à la regarder, incapable de dormir, un sourire béat sur les lèvres. Je n'avais jamais été aussi heureuse, aussi bien... et ce dans la maison même de mon Maître. C'était difficile à comprendre.

 

 

 

***

 

            La nuit fut douce, si douce... Pourtant, au matin, ma joie s'estompa un peu et la peur, cette compagne affectueuse, revint me tarauder... Peur des autres et de leur regard, de leur jugement, peur d'être surprise avec Lilas ou de faire un faux pas... En Gaellie, baiser une de ses esclaves était tout à fait fréquent, voire obligatoire, de même qu'avoir des amants du même sexe... pour un homme. Les choses étaient souvent différentes pour une femme ! Et ici, en Squilésie, je ne savais même pas ce qui était toléré, ce qui ne l’était pas... Il était donc évident que nous devions être très prudentes.

 

            Quand Iris se réveilla, elle m'enlaça et m'embrassa, dissipant immédiatement mes peurs... Elle avait ce pouvoir-là ! Lorsqu'elle me prépara pour la journée, je ne pus m'empêcher de la caresser, de l'embrasser, de la chatouiller, rendant son travail difficile.

 

« Louve ! S'il-te-plaît ! » finit-elle par s'énerver. Cela me fit sourire, mais je la laissai terminer tranquillement.

 

Iris se surpassa ce matin-là et parvint à faire de moi une authentique patricienne Gaelle, khôl autour des yeux, coiffure alambiquée, parfum ambré... La jeune esclave dut ensuite me laisser car Sestane avait bien des choses à lui faire faire.

 

            J'étais sur un petit nuage lorsque je rejoignis le Gouverneur Solko, dans la salle, tôt le matin.

 

« Vous êtes superbe, Dame Livia.

 

--- Merci, Gouverneur Solko.

 

--- Avez-vous bien dormi ?

 

--- Merveilleusement, oui, merci, » répondis-je avec un grand sourire. J’étais totalement incapable de l’effacer de mes lèvres.

 

--- Le mariage est dans une semaine, Dame : Sestane vous aidera à vous y préparer. Elle vous expliquera aussi comment vous occuper de cette demeure, quand vous serez mon épouse. » Je hochai la tête redescendant brusquement sur Terre. « Pourrai-je... Accepteriez-vous de m'aider dans une tâche délicate ?

 

--- Bien sûr, si je le peux Gouverneur.

 

--- Je le crois, oui. Voilà... Il s'agit de Svihlde. Elle a presque votre âge, je pense qu'elle vous écoutera plus que moi. Elle a une vision très... romantique de la vie, vous voyez ? Elle refuse d'épouser tous les partis que je lui présente. Elle veut être amoureuse pour se marier !

 

--- Vous ne pouvez l’en blâmer, c'est normal, non ?

 

--- Oui, bien-sûr, mais c'est ma seule héritière pour l’instant -allusion probable à mon rôle-, elle ne peut faire comme elle l'entend... C'est ce que j'aimerais que vous lui expliquiez.

 

--- Je vais essayer.

 

--- Vous n'avez pas fait ce que vous désiriez, ajouta-t-il en me regardant.

 

--- J'ai obéi à mon père.

 

--- C'est cela. Dites-le lui. »

 

***

 

            Svihlde était une gamine... Nous avions presque le même âge, mais elle vivait dans son monde à elle, peuplé des héros des livres qu’elle dévorait, des créatures majestueuses et fantastiques qui les peuplaient... « Avez-vous lu les aventures de Parmindrol, le héros malheureux ? » Je pris le rouleau qu’elle me tendait et parcourus rapidement les premières lignes qui me plurent immédiatement. Je n'avais jamais lu de livres et j’aurais aimé essayer... Mais ce livre, Dame Livia l’avait-elle lu ? Peut-être, même si je ne la pensais pas très intéressée par ces âneries romantiques.

 

« Non, » répondis-je laconiquement. J’avais envie de m’acquitter de cette tache rapidement, je n’avais guère de choses à dire à Svihlde. Elle poussa un soupir.

 

« Dommage... C’est mon oncle qui vous envoie, c’est ça ?

 

« Oui. » Elle tourna un regard terne vers moi.

 

« Je me disais bien aussi que quelqu’un comme vous ne pouvait s’intéresser à quelqu’un comme moi. »  Quelqu’un comme vous, quelqu’un comme moi... Que voulait-elle dire ?

 

« Il m’a demandé de...

 

--- Me faire la leçon, » me coupa-t-elle impoliment, avant de mettre sa main sur la bouche et de bafouiller des excuses pour sa grossièreté. Elle avait un comportement qui me semblait vraiment étrange. « Pardon, mon oncle me dit de réfléchir avant de parler. » La phrase que Lilas me serinait, je souris, et ne pus m'empêcher de penser à Iris, pensées assez osées en fait. Les yeux bleus de Svihlde pétillèrent un instant, avant de ternir à nouveau.

 

« Je vous écoute, Dame Livia, » dit-elle en s’asseyant sagement sur un fauteuil. J’en fis de même, en face d’elle.

 

« Votre oncle aimerait que vous compreniez que la vie n’est pas toujours comme on le souhaite.

 

--- Oui, il m’a dit que j’avais des devoirs. J’imagine que, vous non plus, vous n’avez pas fait ce que vous vouliez, n’est-ce-pas ?

 

--- J’ai obéi à mon père.

 

--- Oui, bien sûr. Vous lui direz que je ferai ce qu’il veut. » Je me levai, un peu étonnée de l'avoir convaincue si vite. Je n’avais rien d’autre à ajouter, mais Svihlde m’arrêta. « S’il-vous-plaît ! Restez un peu avec moi, je suis si seule ici. Mon oncle est gentil mais je ne peux évidemment pas parler de tout avec lui, et il n’y a personne d’autre. » Je sus immédiatement que c’était faux, qu’il y avait une autre personne, une personne qui comptait beaucoup pour elle, mais qu’elle n’avait probablement pas le droit de voir, un garçon du village peut être. Je me rassis.

 

« Si vous le souhaitez, Svihlde. » La jeune fille était un petit moulin à paroles ; pourtant, elle ne me dit rien pendant quelques secondes, silence un peu embarrassant que je rompis : « Que vouliez-vous dire tout à l’heure par « Quelqu’un comme vous ne peut pas s’intéresser à quelqu’un comme moi » ? Qu’est-ce que c’est quelqu’un comme moi ?

 

--- Oh ! C'est juste que j’ai entendu tant de choses sur vous avant votre arrivée ! Vous êtes une Dame, une véritable patricienne Gaelle, je n’en avais jamais rencontrée... Et puis on m'avait vanté votre beauté. Vos tatouages sont vraiment impressionnants, j’aime beaucoup !

 

--- Tous les Gaels en portent.

 

--- Oui, c'est ce que j'ai compris. On m’avait aussi dit que vous étiez une athlète.

 

--- J’ai gagné des trucs sans grand intérêt. » J'avais aimé les après-midi d'entraînement avec Lenko, mais pas vraiment ces tournois sportifs, affrontements sans intérêts à mon avis ; juste une affaire d’ego ! Bien sûr, c’était mieux que les jeux d'arènes...

 

« Vous êtes modeste. C'est plutôt rare chez les Gaels. » ajouta-t-elle. C'était la deuxième fois que les Gaels étaient ainsi critiqués !

 

« Jenlok a dit quelque chose de semblable sur mon peuple. Pourquoi ?

 

--- Oh ! Vous êtes un grand peuple, vous régnez sur un immense empire et vous savez que vous êtes très puissants... Ça vous rend un peu... arrogant, sans vous offenser Dame.

 

--- Aucunes offenses, répondis-je en soupirant.

 

--- Vous avez laissé quelqu’un en Gaellie ? me demanda-t-elle soudain.

 

--- Non, » répondis-je. Je l’ai emmenée avec moi, continuai-je mentalement. « Vous m'avez menti. » La jeune fille blonde sursauta et secoua la tête.

 

« Non, Dame. Jamais je ne vous mentirai ! » Je lui souris et effleurai sa main. « Vous n'êtes pas seule, ici. Je suis là, pour vous, si vous le désirez. » Elle s'accrocha alors à mon cou, comme une gamine.

 

« Merci ! » Pourquoi ne lui avais-je pas dit que je savais qu'il y avait quelqu'un qui comptait beaucoup pour elle ? J'avais mes secrets, je lui laissai les siens.

 

« Accepteriez-vous de me prêter un de vos livres ? J'aimerais... » Je ne m'étais pas attendu à sa réaction. Elle déballa une bonne partie de ses rouleaux et entreprit de m'expliquer les grandes lignes des histoires, décrivant les personnages principaux, les situations, les enjeux, les créatures ou les dieux présents... Cela prit un temps fou, mais sembla lui faire tant plaisir. Je repartis la tête pleine de ses histoires, les bras chargés de romans. Je me demandais si j'aurais jamais le temps de tout lire...

 

***

 

            Je fus ensuite accaparée par Sestane qui vint me chercher dans ma chambre, un pli sévère aux lèvres.

 

« Dame Livia ? Vous avez de nombreuses obligations, si vous voulez bien me suivre... » Ce n'était pas une invitation mais bien un ordre, accompagné d'une remontrance. Je la suivis sans protester.

 

            Ce fut d'abord ma garde-robe qui nous préoccupa. Enfin, préoccuper est un grand mot : mon esprit n'arrêtait pas de vagabonder, passant des lèvres de Lilas à ses yeux, du parfum de Lilas à sa peau douce, des cheveux dorés de Lilas à sa toison intime... Je dus me morigéner intérieurement pour reporter mon attention sur les tissus posés sur la table devant moi. Tout ce que j'avais apporté de Gaellie était bien trop léger pour le temps froid des hautes Montagnes Brumeuses, et il me fallait de nouveaux vêtements, chauds. Lorsque j'eus fait mon choix parmi les étoffes de qualités et de couleurs différentes, deux couturières prirent mes mesures pour me confectionner toute une série de robes et de manteaux, dont celle que je porterais le jour du mariage. Cette robe serait bleu pâle, agrémentée de fourrure rare de zibeline blanche, hors de prix : rien n'était trop beau pour le mariage du Gouverneur.

 

            Puis je dus m'occuper du banquet qui suivrait la cérémonie du mariage : une cinquantaine de personnes étaient invitées au mariage, mais tous les habitants du village situés en contrebas seraient aussi associés aux festivités.

 

« Tout le monde fera la fête ?

 

--- Oui, Dame, » répondit Sestane. La vieille femme grimaça, sans doute pensait-elle que ce commentaire était typique d'une patricienne Gaelle. Ce n'était évidemment pas ça... Durant toutes les années où j'étais restée prisonnière de mon Maître, aucun villageois n'avait jamais été associé à de quelconques festivités, qui n'avaient pourtant pas manqué. La tâche qui m'incombait me plut énormément : je devais goûter les plats pour dire ceux qui me plaisaient et éliminer les autres. Les cuisiniers s'affairaient depuis déjà plusieurs semaines et les mets proposés étaient tous fabuleux. J'eus finalement beaucoup de mal à faire un choix.

 

            Enfin, Sestane me demanda ce que je souhaitais faire pour les esclaves. Avais-je l’intention de les faire profiter des festivités ? Je la regardai. Sestane n'était pas une esclave, je n'arrivais pas à savoir ce qu'elle pensait. Je tentai de garder une voix neutre pour lui répondre, bien que le sort des esclaves fut, évidemment, un sujet qui me touchait beaucoup.

 

« Je... » Je déglutis difficilement. « J'aimerais que ce soit un jour de fête pour tous, y compris pour les esclaves.

 

--- Que souhaitez-vous exactement ? me demanda-t-elle assez sèchement.

 

--- Je... Le Gouverneur...

 

--- Vous laisse entièrement libre de faire ce que vous souhaitez, il... il vous laisse entièrement libre de gérer cette demeure comme vous l'entendez, Dame.

 

--- Bien. » Je m'éclaircis la voix et poursuivis : « Les esclaves prépareront le banquet, serviront les invités, s'occuperont de distribuer les plats aux villageois... Enfin, comme d'habitude. » Je vis Sestane se lever. « Asseyez-vous, Sestane, je n'ai pas fini ! » Elle me regarda, étonnée par mon ton et se rassit lentement.

 

« Dame.

 

--- Vous ferez en sorte qu'ils aient également un repas amélioré... » Je réfléchissais le plus vite possible : qu'est-ce qui m'aurait fait plaisir, qu'est-ce qui aurait fait plaisir à Louve, il y avait encore peu ? Bien bouffer, dormir dans un bon lit, être bien traitée, comme un être humain, pour une fois... Des choses très simples en fait. « Du temps pour faire le rangement, le lendemain, » rajoutai-je. Elle haussa un sourcil réprobateur et je poursuivis : « Je veux qu'ils puissent se reposer après la réception.

 

--- Se reposer ? Mais, Dame, ce sont des esclaves, ils...

 

--- Des êtres humains, oui. Ils travailleront puis se reposeront.

 

--- C'est impossible ! La salle principale ne peut être en désordre lorsque le Gouverneur s'y rendra le lendemain.

 

--- Je lui expliquerai, n'ayez crainte. » Sa bouche se pinça. Elle n'ajouta rien, visiblement contrariée. « Puis-je, Dame Livia ? » me demanda-t-elle cérémonieusement. Je hochai simplement la tête pour l'autoriser à partir. Je n'avais pas eu d'autres idées sur le coup , mais j'avais bien l'intention de rendre leur vie un peu plus... agréable n'était pas le mot qui convenait évidemment, juste un peu moins dure...

 

***

 

            Je fus plus que contente de retrouver ma chambre après un repas animé essentiellement par Svihlde qui n'avait pas arrêté de parler, de rire... Solko avait semblé content de la voir se comporter ainsi, moi aussi d'ailleurs. Jenlok et son épouse avaient quant à eux regagné, dans la matinée, leur demeure, peu éloignée.

 

            Je rentrai dans la chambre où Iris m’attendait. Seules dans la petite pièce, nous ne parlâmes pas. Je l'enlaçai précipitamment, la respiration courte et saccadée. J'avais pensé à elle toute la journée, j'avais tellement envie d'elle ! Je l'embrassai passionnément, longuement.

 

« Eh ! Doucement Louve ! » finit-elle par me dire en me repoussant, hors d'haleine. « Laisse-moi respirer quand même. » La pause que je lui accordai fut courte. Je passai à nouveau mes bras sur ses épaules, l'enveloppant doucement, caressant ses cheveux, je l'embrassai, ma langue cherchant la sienne avec avidité.

 

            Nous ne dormîmes pas... Malgré la température, la nuit fut torride. Nous mélangeâmes nos corps, nos doigts, nos lèvres, nos langues, cherchant toutes deux le plaisir de l'autre... J'eus peur de me consumer entièrement sur ce lit, tant les caresses d'Iris furent merveilleuses...

 

***

 

            Les jours qui suivirent se ressemblèrent beaucoup et furent bien occupés : Iris devaient travailler avec les autres esclaves de la maison du Gouverneur à la préparation de la soirée ainsi qu’aux tâches ménagères habituelles ; Sestane ne lui laissait guère de temps. Je dus quant à moi subir la vieille femme et ses remarques parfois désobligeantes, lors de l’organisation des festivités. Svihlde me harcelait pour savoir si j'avais aimé ses livres -je n'en avais pas commencé un seul, j'avais mieux à faire le soir!-. Je ne voyais le Gouverneur qu’au souper. Mais les nuits... Les nuits étaient à nous. Elles étaient...  Je n'aurais pas de mots suffisamment forts pour décrire ce que je ressentais lors de nos étreintes. Je les attendais avec impatience, j'en rêvais dans la journée... Nuit après nuit, ma dépendance augmentait, devenant infernale, excessive mais tellement jouissive !

 

***

 

            Et puis, un soir, quelques jours avant le mariage, alors que j'allais me retirer dans ma chambre après le repas, impatiente de retrouver Lilas après une journée complète privée de mon amour, le Gouverneur me demanda de rester un instant avec lui.

 

            Il m'emmena dans sa chambre, bien plus vaste que celle que j'occupai de manière provisoire évidemment. Cette pensée me fit l'effet d'une douche froide. Dans quelques jours, je quitterai Lilas pour passer mes nuits avec lui. Je serai son épouse, je me devais de lui donner des héritiers, mâles de préférence. Merde !

 

            Quelques sièges étaient disposés autour d'une table ronde. Il s'assit sur l'un d'eux et me fit signe de prendre place en face de lui.

 

« J'espère que vous vous sentez bien ici, Dame Livia, commença-t-il lentement.

 

--- Oui, Gouverneur, merci.

 

--- J'aimerais... Je voulais vous dire que... » Il s'interrompit encore. « C'est tellement difficile à dire ! J'ai perdu ma femme il y a maintenant trois ans... Je l'aimais tant, je l'adorais. Elle a fait de moi l'homme que je suis aujourd'hui. Sans elle, tout aurait pu être bien différent. » Que voulait-il dire ? Je ne lui avais jamais connu d'épouse... « Je sais que c'est difficile pour vous... Vous marier avec un homme de mon âge, venir en Squilésie,  quitter votre famille, vos amis, votre pays... Je comprends parfaitement. Mais ce mariage est pour moi une façon de renforcer mes liens avec votre père, le Sénateur, et par la même avec la Gaellie. Et puis... Ma femme et moi n'avons jamais eu d'enfants et j'aurais vraiment aimé... » Je voyais bien ce qu'il voulait. Mais, je craignais de ne pas en être capable, pas avec lui tout du moins. Lorsque j'étais son esclave, il m'avait souvent baisé, sans précautions aucunes, et je n'étais jamais tombée enceinte... Ce n'était pas bon signe. Il me prit la main doucement, presque tendrement. « Je voulais vous donner ça, » me dit-il en me tendant un joli médaillon. « Il appartenait à ma femme, la douce Nalla. » Il se leva pour me le passer autour du cou. Je regardai le bijou, le saisis entre mes doigts.

 

« Merci Gouverneur.

 

--- Pourriez-vous m'appeler par mon nom, Dame Livia ?

 

--- Bien sûr, Gouverneur Solko. » Je lui souris.

 

« Tout ira bien, » ajouta-t-il étrangement.

 

Je le quittai et m'empressai de rejoindre Lilas dans notre chambre. Je la pris dans mes bras, essayant de ne pas penser aux lendemains.         

 

***

 

            La veille du mariage fut une journée bien remplie. J'avais passé pas mal de temps debout, les couturières s’activant sur ma robe pour les dernières retouches. J’avais également mis la dernière main, avec Sestane, à l’organisation du banquet de mariage, donné les ordres aux esclaves... Je rentrai enfin dans ma chambre, fatiguée. La longue robe que j'allais porter pour le mariage était étalée sur le lit, un grand corbeau posé dessus, contraste saisissant de couleurs. Je cherchai autour de moi, mais ne pus trouver comment il était entré.

 

« Petite humaine ? » C’était l’oiseau... La voix grave, caverneuse se répercuta dans mon crâne, je me figeai. « Penses-tu mériter ce bonheur, petite humaine ? 

 

--- Je... Je ne sais pas, répondis-je à l’oiseau qui croassa alors bruyamment, le bec grand ouvert et ma robe se couvrit lentement de longues éclaboussures de sang rouge sombre... Le corbeau sembla me sourire.

 

« Tout sera fini demain...

 

--- Qu’est-ce que vous voulez dire ? » demandai-je à l’oiseau qui tournait la tête à gauche, à droite, de manière saccadée. L’oiseau croassa à nouveau. Je fermai les yeux puis les rouvris. Mais le corbeau était toujours là, se dandinant sur ses courtes pattes. « Demain, je vais mourir, c’est ça ? Pas de réponse. « Mais pourquoi me prévenir ? Pourquoi me torturer ainsi ? S’il-vous-plaît, emmenez-moi... Ne me laissez pas comme ça... suppliai-je le corbeau.

 

--- Et tu partirais ainsi, sans dire au revoir à tes amis ? A celle que tu aimes ? Vraiment, petite humaine, tu ne mérites pas cette seconde chance que t’a donné Lakfir, et que je désapprouve grandement.

 

--- Pourquoi est-ce que je ne la mérite pas ? » commençai-je, agressive. « Tout le monde...

 

--- Non, pas tout le monde, et surement pas toi ! Dois-je te rappeler les crimes que tu as commis, ici même ? » m’interrompit-il brutalement. Non... bien sûr que non. Il n’avait pas besoin de me les rappeler. L’oiseau me fixa encore un instant puis s’envola dans un bruissement de plumes. Il s'éleva lentement puis sembla s’évaporer dans les airs, de fines volutes noires subsistant un temps dans l'air...

 

            Je m’affaissai lentement contre le lit, sur le sol froid de la chambre, désespérée et restai ainsi prostrée, longtemps, perdue dans mes pensées, cherchant à comprendre... jusqu’à ce que j’entende Lilas crier, que je la sente me secouer.

 

« Louve, merde ! Réponds-moi !» Je la vis enfin, un masque d'inquiétude sur le visage, elle semblait s’époumoner depuis un bon moment.

 

« Ça va, Louve ? » me demanda Iris, visiblement inquiète. Je me relevai lentement.

 

« Louve ? » répéta Iris, avançant sa main timidement. Je regardai la robe, à nouveau intacte...

 

« Ça va, Iris, ne t'inquiète pas, » murmurai-je, incertaine. J'attrapai sa main, la faisant sursauter et la posai sur mon cœur, comme j'avais l'habitude de le faire. Je n'osai rien lui dire... Le corbeau avait dit vrai, je le sentais, sans pouvoir l’expliquer. Demain, je mourrai donc, Dame Livia aussi probablement. Ce n’était  pas, à mon sens, ce qu’avait prévu l’être surnaturel. Le corbeau désapprouvait sa décision et j’étais prise au milieu de leur querelle.

            Un froid glacial, qui n'avait rien à voir avec la température extérieure, étreignit mon cœur. Je n’avais pas peur de mourir, je savais bien que cela devait se terminer un jour, même si j’avais espéré bénéficier d’un peu plus de temps. J’avais en revanche peur de ce qu’il allait se passer après : aurais-je l’autorisation d’aller rejoindre ma Lilas dans le monde de lumière ? Probablement pas, j’étais restée si peu de temps ici, trop peu pour changer mon âme... Et demain ? Et si le sang était un le signe d’une tragédie à venir ? Non, je ne voulais pas en être responsable... J’avais pris ma décision : demain, je partirai pour ne pas attirer la mort dans cette demeure

Louve - Chapitre 2 : Villa des Glycines.

Ce chapitre est moins dur que le précédent et s'adresse toujours à des adultes.

 Chapitre 2 : Villa des Glycines

 

      Louve portrait encré 2         Je me réveillai dans un lit douillet, la tête reposant sur un oreiller de plumes d’oie moelleux. Je restai ainsi dans le lit, les sens aux aguets, m’attendant à voir surgir à tous moments mon Maître pour m’arracher à cette douceur... Mais tout était calme dans la pièce, aucun bruit. Je me décidai à poser un pied par terre. Ma tête se mit à tourner violemment et je dus rester assise un bon moment, attendant que cela passe. Lorsque la chambre arrêta de tanguer, je me levai et en fis le tour. Au pied du lit, un large coffre de bois sculpté contenait des vêtements et des chaussures. Je m’approchai d’une table sur laquelle se trouvaient, parfaitement rangés, un écritoire, de l’encre, des stylets et des plumes, des pinceaux, des rouleaux de papier. Un peu plus loin, je vis une coiffeuse encombrée de pots, de peignes et de bijoux de grande valeur me sembla-t-il. Une ample robe rouge était disposée sur un portant afin qu'elle ne se froisse pas sans doute. Un fauteuil à l’assise confortable complétait le tout. Je souris malgré moi en m’approchant de la grande fenêtre qui laissait pénétrer le soleil du matin. J’avais passé tant de temps dans la pièce principale de la maison de mon Maître qui n'en comportait aucunes. La vue sur les hautes montagnes enneigées y était magnifique ; je restai ainsi à savourer l’air calme, les senteurs du jardin, le chant des oiseaux, la quiétude qui régnait ici.

 

            Une délicieuse odeur de pain chaud m’incita à sortir de la pièce, mais je devais d’abord m’habiller. J'enlevai l'ample chemise de nuit rose poudré taillée dans un très beau tissu fluide que je ne connaissais évidemment pas... pourtant si, c’était un crêpe de soie aérien... Comment pouvais-je savoir cela, moi à qui personne n’avait jamais inculqué le moindre rudiment de couture ? Je fouillai dans le coffre au pied du lit pour en sortir deux pièces rectangulaires d'étoffe blanche, attachée aux extrémités par des fibules peut être en or. J'enfilai ce vêtement et laçai une cordelette dorée autour de ma taille pour retenir le tout. Peu sure de moi, je me décidai à sortir de la chambre.

 

            Je fis quelques pas, pied nus sur le dallage frais, dans un large couloir décoré de frises colorées représentant des animaux. Une jeune femme déboucha soudain en face de moi. Me voyant ainsi, elle s’inclina jusqu’à terre et bredouilla.

 

« Maîtresse ? Je ne vous ai pas entendue m’appeler, veuillez m’en excuser. » Et pour cause : je ne l’avais pas appelée, ignorant son existence. Ainsi, dans cette vie, je n’étais pas l’esclave mais la Maîtresse... Plutôt ironique.

 

« Redresse-toi, lui dis-je en relevant son menton avec mon doigt. Je ne t’ai pas appelée, c’est tout.

 

--- Maîtresse... » Elle n’avait pas fini sa phrase que j’écrasai mes lèvres sur les siennes, sans réfléchir ! Mon cœur avait littéralement bondi dans ma poitrine : Lilas ! Cette fille était Lilas ! Je n’arrivai pas à croire à ma chance ! J’avais eu si peur de ne jamais la revoir !

 

            J’attrapai sa main et l’entraînai vers la chambre, l’y poussai dedans. Il y avait encore peu, elle gisait mortellement blessée dans les sables rougis de sang de l'arène. J'étais heureuse, heureuse comme jamais, terriblement excitée. Je l’embrassai à nouveau, profondément... J’enlevai ma robe, puis la sienne avec précipitation, répétant son nom comme un mantra, pour l'empêcher de disparaître... Je la poussai sur le lit et grimpai à califourchon sur elle, décidée à prendre le plaisir dont nous n'avions fait que rêver pendant toutes ces années auprès du Gouverneur Solko. Mes mains caressèrent sa peau douce, je respirai son parfum sucré, amande peut-être... Je pensais être douce, mais je sentis mon amante se raidir sous mes caresses, je vis des larmes rouler sur ses joues. Interdite, je m'arrêtai : la jeune femme allongée sur le lit était crispée, les poings serrés, elle pleurait doucement... Merde ! Je me redressai.

 

« Non, non, Maîtresse ! Je vous en prie ! » Je me mépris sur ces paroles et voulus me remettre debout, mais elle me prit la main et la posa sur son sexe. « Allez-y ! » ajouta-telle avec des sanglots dans la voix. Je compris alors qu’elle ne voulait pas de mon étreinte mais qu’elle avait encore plus peur de me fâcher. Je dégageai ma main avec douceur et la passai sur sa joue, tendrement. Je commençai à comprendre que ce n’était pas Lilas... De même qu'ici je n’étais de toute évidence pas Louve. J’avais blessé la jeune esclave, je l'avais presque violée... Je songeai à ce que m’avait inlassablement répété Lilas : « Tu dois penser, Louve, utiliser ton cerveau, réfléchir avant d'agir, de foncer tête baissée ! »

 

« N’aie crainte, je ne suis pas fâchée et... » Je la regardai dans les yeux. « ... Je ne te forcerai pas, évidemment pas. Ce n'est pas ce que tu crois... Je n'ai pas réfléchi, comme d'habitude. » Mon cerveau avait beau être étonnamment plus alerte, plus réactif ici, je n'avais encore une fois pas fait preuve de beaucoup d'intelligence ! Je me mis debout et récupérai ma robe au sol. C’était une esclave et il n’y avait évidemment jamais rien eu entre elle et moi. J’enfilai le vêtement et tentai d’attacher la cordelette autour de ma taille en guise de ceinture. Je m’y pris mal et cela m’énerva : je fis un nœud grossier en fin de compte. Lilas vint vers moi précipitamment et voulut le refaire correctement.

 

« Laisse ! Quelle importance ! » Elle me regarda avec des yeux emplis de terreur.

 

« Maîtresse, si je vous laisse aller ainsi, votre mère me châtiera durement... » Je soupirai et la défis pour elle. Avec dextérité, elle noua la cordelette de façon ravissante. Timidement, elle m’entraîna ensuite vers la coiffeuse et m’y fit asseoir. Patiemment, je la laissai s’affairer. Crèmes, onguent, poudre, khôl autour des yeux, j’eus bientôt l’image d’une inconnue dans le miroir. Elle s’attaqua ensuite à mes cheveux bruns qu'elle brossa longuement puis élabora une coiffure complexe, relevant des mèches, en attachant d’autres... Lorsqu’elle eut fini, j’étais métamorphosée ! La jeune esclave souriait, visiblement contente de sa création. Je lui rendis son sourire et me décidai à poser la question :

 

« Quel est ton nom ? » Elle releva brièvement la tête, une lueur d’incompréhension dans ses yeux, mais, comme tout bon esclave, elle baissa la tête et répondit :

 

« Iris, Maîtresse. » Encore une jolie fleur...

 

« Qui... » Elle s’interrompit, me regardant avec appréhension pour avoir, j’imagine, osé m’adresser la parole. Je me contentai de lui sourire tristement. Elle s’enhardit : « Qui est Lilas, Maîtresse ?

 

¾ Lilas ? » Que lui dire ? « C’est... C’est compliqué, éludai-je.

 

¾ Je lui ressemble ?

 

¾ Oh oui ! Comme deux gouttes d'eau...

 

¾ Elle aurait aimé ce que vous... » Elle ne finit pas, visiblement gênée.

 

« Oui, enfin, je crois. Je ne sais pas, en fait, nous n’avons jamais été aussi loin... » Je ne savais pas vraiment si Lilas m’aimait... Je l’avais supposé toutes ces années, mais j’avais eu probablement beaucoup plus besoin d’elle que l’inverse. C’est Lilas qui m’avait sauvée du Maître, elle qui m’avait maintenu la tête hors de l’eau, elle qui m’avait empêchée de sombrer dans la bestialité pure... Si j’étais restée un être vivant -au moins un peu- c’était grâce à elle. Elle était le rocher auquel je m’étais accrochée. Mais qu’avais-je fait pour elle ? Qu’avais-je été pour elle ?

 

« Iris, repris-je, je vais te poser d’autres questions étranges. J’aimerais juste que tu n’en parles à personne, s’il-te-plaît. » Elle releva la tête et s’inclina profondément.

 

« Comme vous le souhaitez, Maîtresse.

 

--- Quel est mon nom ?

 

--- Dame Livia, Maîtresse.

 

--- Que suis-je, ici ?

 

--- La fille du Sénateur Graxo et de Dame Sulpicia, vos parents. Vous avez deux sœurs et un frère, vous êtes l’aînée. » Elle avait donné ses réponses sans oser me regarder, sans doute très perturbée.

 

« N'aie crainte, je ne recommencerai pas. Oublie cela. » L’esclave s’inclina et sortit.

 

            Qu’est-ce que Dame Livia pouvait bien faire de ses journées ?

 

            J’eus la réponse très rapidement. Avant que je n’eus fait un pas dehors, un esclave vint me dire que mon professeur m’attendait : j’étais en retard et il n’aimait pas ça. Je compris qu’il valait mieux m’y rendre rapidement et demandais au jeune garçon de m’y conduire. Il haussa un sourcil de perplexité, mais m’y accompagna rapidement sans un mot. Le professeur se trouvait dans une salle de la villa, spacieuse, avec trois longues tables en son centre, chacune couverte de lourds ouvrages, parchemins, plumes, mais aussi instruments mathématiques, règles, compas... Je fus stupéfaite de voir que je les connaissais. Petit à petit, les connaissances de Dame Livia me revenaient. J’entrai dans la salle ne sachant quoi dire. L’homme debout devait être le professeur : vêtu d’une robe longue, il lisait un texte aux deux plus jeunes assis à une table. En me voyant, il s’arrêta :

 

« Vous daignez tout de même venir, aujourd’hui ! Vous avez une demi-heure de retard !

 

¾ Je le dirai à père, » ajouta le garçon, mon frère probablement. Son nom, comme celui des autres personnes présentes, m’échappait complètement. La fille à côté de lui, visiblement du même âge, lui donna un coup de coude.

 

« Elle a terminé son concours tard hier, Zoreb, tu le sais ! » Elle tira un tabouret à côté du sien et tapota dessus pour m’inciter à m’y asseoir, un sourire immense sur les lèvres. « Et elle a fini première, devant tout le monde, même les garçons ! » Le professeur repoussa le tabouret et m’indiqua une place à l’autre table près de la seconde fille, plus âgée :

 

« Asseyez-vous vite et commencez votre travail. » Le ton péremptoire ne laissait aucune place à de quelconques excuses, je m’exécutai donc. La fille à côté de moi sourit et me tendit papyrus enroulé en chuchotant :

 

« Eh, Livia, secoue-toi ! Tu vas te faire punir si tu ne fais pas ce que le Magister te demande ! 

 

--- Oui, oui. » Un peu perdue, je m'assis, pris le papyrus et le déroulai. La bande jaunâtre était recouverte dans son intégralité de signes minuscules, répartis sur des lignes. Je m’abîmai dans leur contemplation et je perdis rapidement pied. Les signes dansaient devant mes yeux, sans aucune signification jusqu’à... oui, jusqu’à ce que, lentement, ils s’agglomérèrent en mots, phrases, paragraphes et finalement en texte, le tout compréhensible ! J’en fus stupéfaite et, à vrai dire, heureuse. Je savais lire, moi ! Je parcourus avec avidité le papyrus pour lire le texte, mais tout un paragraphe resta désespérément incompréhensible.

 

« Livia ? Tu comprends ça toi ? » Sa question me surprit mais je lui fis signe que non.

 

« Vraiment ?

 

--- Non, je ne vois pas.

 

--- Et c’est normal : c’est du haut Babylonien, et je ne vous l’ai pas encore enseigné, mesdemoiselles, intervint le Magister. C’est le sujet de notre leçon d’aujourd’hui, » ajouta-t-il, content de son petit effet.

 

            La matinée passa très vite. Je compris rapidement que je travaillai avec Eléa, ma sœur cadette d’un an. Les deux petits, Zoreb et Latrenia, mes frère et sœur également, plus jeunes de six ans, étudiaient de leur côté. Le magister Oleef s’occupait des quatre enfants de la famille. Je n’avais jamais eu l’occasion de faire travailler mon esprit, et j’avais adoré cette matinée d'étude.

 

            Vers midi, nous terminâmes nos travaux pour aller à la cuisine prendre un repas frugal : pain, fromage, eau claire.

 

            L’après-midi fut consacré au sport, à l’entretien de notre corps et de notre forme physique. Nous allâmes derrière la villa, dans une grande cour dédiée aux activités physiques.

 

            Un homme grand et bien bâti s'y trouvait, s'entraînant au maniement du bâton. L'homme portait un pagne en lin, des bracelets de force et des chaussures de cuir lacées. Ses longs cheveux blonds étaient tressés et de longs traits sinueux parcouraient son corps musclé. Lorsque je le vis, j'eus une certaine appréhension : cet homme venait du pays de mon Maître. Lorsque nous pénétrâmes dans la cour, l'homme lâcha son bâton et vint à notre rencontre.

 

« Notre championne, s’écria-t-il d'une voix de stentor. Vous les avez tous vaincus de belle manière hier, Dame Livia. Le prochain concours se tiendra dans une semaine exactement. » Il s’approcha de moi. « J’ai remarqué quelques faiblesses en course et en saut, ma Dame et j’aimerais travailler cela en priorité pendant ces jours-ci, » continua-t-il avec un large sourire. L'homme semblait avoir décidé du programme et je ne pus que hocher la tête en signe d'assentiment.

 

            Il nous fit commencer par une longue course d'une heure. Sous le soleil de plomb, cela se révéla pénible et je terminai essoufflée, en sueur. Mes frère et sœurs avaient eux-aussi couru mais moins longtemps que moi. Ensuite, les exercices s’enchaînèrent sans répits. Le soleil commençait à décliner quand il nous laissa enfin nous arrêter. Je m'assis par terre, épuisée : nous avions passé l’après-midi entier à travailler notre corps, notre force, notre endurance. Dame Livia avait, au final, un corps bien plus entraîné et en bien meilleure santé que le mien, enfin... celui de Louve.

 

            J'avais toujours envié le Maître et ses semblables ; je pensais qu'ils passaient leurs journées à se prélasser, à manger, à dormir, à forniquer... C'est ce que faisait le Gouverneur. Je venais de découvrir que les journées de Livia étaient bien plus remplies, bien plus fatigantes, et surtout, bien plus enrichissantes.

 

 

 

***

 

 

 

            Lilas m’avait préparé un bain à mon retour. J’enlevai ma robe et m’y glissai avec délectation. Je vis ses seins par son décolleté et, lorsque la jeune femme me lava doucement avec l’éponge comme elle le faisait lorsque nous étions toutes deux esclaves, je sentis monter un désir irrépressible en moi, malgré la fatigue : j’eus envie d’elle, de sa peau, de sa bouche... Je serrai les poings si fort que mes ongles pénétrèrent dans mes paumes et la douleur me fit heureusement reprendre le contrôle de moi-même. Je n’étais pas un animal, je savais me contrôler... Ce n’était pas Lilas !

 

 

 

***

 

 

 

            Je retournai dans ma chambre et y trouvai la jeune esclave occupée à disposer de somptueuses robes sur le lit.

 

« Votre mère souhaite que vous en choisissiez une pour la soirée de demain, Maîtresse. » Je les regardai rapidement et en choisit une un peu au hasard.

 

« Maîtresse, si je puis me permettre... » Elle s’arrêta, attendant mon approbation.

 

« Oui ?

 

--- Dame Livia n’aime pas le bleu... Elle aurait sans doute choisi la rouge sombre. » Je fronçai un peu les sourcils, je n’aimais pas trop sa formulation.

 

« Que veux-tu dire par là ?

 

--- Rien, Maîtresse. » Elle baissa la tête. Je passai ma main doucement dans ses cheveux, elle avait la même odeur que Lilas, cette odeur qui m'enivrait. Elle en savait beaucoup, elle savait que je n'étais pas vraiment Livia... Voulait-elle me faire chanter, en profiter ?

 

« Tu veux me dénoncer ? Dire ce que tu sais de moi ? Te croirait-on ? Peut-être après tout... J'aurais vite fait de commettre un impaire. Si c'est ce que tu veux, vas-y, je ne t’en empêcherai pas !

 

--- Non, Maîtresse, au contraire. Je veux vous aider à ne pas faire d'erreurs.

 

--- Et pourquoi m'aiderais-tu ? Je t'ai fait du mal ! » Lilas... Iris sourit.

 

« Mais Dame Livia aussi, croyez-moi.

 

--- Vraiment ?

 

--- Oui, Dame Livia me punissait souvent à coups de fouet...  Vous devez vous habiller pour le repas du soir, avec vos parents, Dame Livia. » Je la regardai, soudain remplie d'appréhension.

 

« Avec mes parents ?

 

--- Oui, je vous aiderai du mieux possible. » Elle remit ma coiffure en ordre et me fit passer une jolie robe blanche échancrée sur les côtés ; j'ajoutai un bracelet, des boucles d'oreille et la suivit jusqu'à la salle à manger où mes parents se tenaient déjà. Ils étaient allongés sur des méridiennes disposées autour d'une des tables. Je fis quelques pas et un homme aux cheveux bruns, vêtu d'une tunique blanche à liseré rouge s'adressa à moi.

 

« Eh bien, ma fille, vous ne semblez pas dans votre état normal : vous êtes à nouveau en retard !

 

--- Sénateur Graxo, dit Iris en s'inclinant profondément.

 

--- Veuillez m'en excuser, père. Cela ne se renouvellera pas.

 

--- J'espère bien, ma fille. » Je m'inclinai devant lui, ne sachant pas trop si je devais le faire, mais cela m'avait parut opportun à ce moment-là. Il n'y eut pas vraiment de réaction, j'en déduisis donc que cela convenait. « Mère, dis-je en passant près d'elle.

 

--- Livia, tu as l'air épuisée ma fille. Lenko te fait trop travailler !

 

---Ne vous inquiétez pas, mère. L'entraîneur ne me pousse pas au-delà de mes limites.

 

--- Alors, à toi de ne pas aller trop loin, Livia. » Je m’assis à l'autre table, sur un tabouret comme mon frère et mes sœurs qui s'y trouvaient déjà.

 

            C'est alors que je le vis. Mon cœur rata un battement, puis cessa de battre complètement je crois. Un froid glacial m'envahit, des images saccadées me revinrent en mémoire, la douleur atroce, l'humiliation, la peur et enfin la haine... une haine inextinguible, brutale, étouffante... Je sautai soudain sur l'homme assis en face de moi, renversant les plats posés sur la table, les verres remplis d'un vin coupé d'eau, et j'agrippai méchamment son cou de mes deux mains, comme une sangsue, serrant de toutes mes forces, n'écoutant que ma haine ! Hurlements, cris ! L'homme glapit de surprise et de douleur. Les personnes autour de la table, surprises, se relevèrent précipitamment, faisant choir leur tabouret par terre dans un grand fracas. La confusion la plus totale régnait. Plusieurs convives tentèrent de me séparer de ma proie. Mais cet homme m'avait fait trop souffrir : malgré leurs tentatives de m'en éloigner, je ne le lâchai pas, je resserrai encore ma prise sur son cou. Son visage devint rouge, cramoisi. Je le sentis suffoquer, chercher sa respiration, tenter de se dégager, mais rien n'aurait pu me faire lâcher : il devait mourir.

 

« Livia, cesse ! » La voix eut l'effet d'un coup asséné sur mon crâne. « Livia ! » Mon cœur se remit à battre et mon cerveau à réfléchir. Je n'étais pas Louve, je devais écouter le sénateur Graxo, le père de Livia. Je lâchai brutalement le cou de mon violeur, le souffle court, la mâchoire serrée, les yeux mi-clos, tentant de faire taire ma haine...

 

« Qu'est-ce qu'il te prend ? » La voix de mon père était forte, sévère. « Excuse-toi auprès de Soltz, mon scribe ! » Je regardai l'homme qui avait bien du mal à reprendre son souffle, son visage retrouvant néanmoins peu à peu une couleur plus normale. Il s'inclina devant moi.

 

« Dame, si j'ai fait quelque chose qui a pu vous offenser, je vous prie de m'en excuser.

 

--- Non... C'est moi qui vous présente mes excuses... articulai-je difficilement. Je... » Je regardai mon père, ma mère, mes frère et sœurs... et je quittai la pièce précipitamment. J'allais probablement être châtiée. Je n'avais pas réfléchi, encore une fois. Je ne pouvais tenir ma promesse dans cette réalité, cet homme qui avait fait tant souffrir Louve, n'avait visiblement rien fait à Livia. Pourtant, c'était difficile d'agir comme si rien ne s'était passé. Je compris que sauver mon âme serait plus complexe que ce que j'avais imaginé.

 

 

 

***

 

            Je revins dans ma chambre, marchant lentement. Mon père, le Sénateur Graxo, n’avait pas pris de gant pour me dire ce qu’il pensait de ma conduite. Il m’avait sermonnée un bon quart d’heure, puis m’avait infligé un châtiment, plus vexant que réellement douloureux. Non pas que les coups du petit fouet à sept lanières n’eurent pas brûlé ma peau, mais mon Maître m’avait punie de façon bien plus brutale tout au long de ma vie à ses côtés. Ici, j’avais été traitée comme une gamine qui ne savait pas se tenir, se contrôler. C’était vrai, sauf que je n’étais pas une gamine, je n’en avais jamais été une.

 

« Maîtresse, dit Iris en s’inclinant profondément lorsque j'entrai dans la pièce. Cela m’agaça et je m’en pris à elle.

 

--- Laisse-moi, Lilas, lui dis-je brutalement.

 

--- Mais, Maîtresse... Je dois vous soigner. » Je me retournai vers elle.

 

« Il n'y a qu'une façon de me soigner, repris-je en avançant vers elle, la respiration courte.

 

--- Maîtresse ? S'il-vous-plaît ! » Je m'arrêtai à bonne distance, lisant la peur dans son regard.

 

« Laisse-moi, Iris, cela vaut mieux. » Je baissai les yeux et l'esclave s'éclipsa sans demander son reste. Je m'assis lourdement sur le lit, retirai la robe et tâtai les brûlures sur mon dos. Elles n'étaient pas trop profondes et je les ferai soigner demain. Pour l'heure, j'avais besoin de calme, de silence. Que voulait de moi cette femme surnaturelle ? Faire les bons choix... Fallait-il que je fisse ce que je pensais être bien ou ce que je pensais devoir faire ? Néanmoins, la vengeance n'était pas une option, de toute évidence...

 

***

 

            Le lendemain, je fus réveillée par Iris. Elle vint pour me préparer, hésitante. Je lui souris gentiment et lui présentai mes excuses pour la veille. Elle s'étouffa presque en m'entendant.

 

« Vous ne devez jamais vous excuser auprès d'une esclave, Maîtresse.

 

--- Mais nous sommes seules, c'est différent, Lilas. » Je n'arrivais pas à l'appeler par son véritable nom, dans cette réalité. « Je … J'essaie de me comporter comme Dame Livia, mais c'est difficile...

 

--- Je comprends Maîtresse.

 

--- Je ne crois pas... Tu ne sais pas ce que j'étais... »

 

Je la vis se raidir un peu dans le miroir. J’en avais probablement trop dit.

 

« Asseyez-vous, je dois vous préparer. » Je m’exécutai docilement, j'aimais être avec elle. Je la laissai me préparer, puis me peigner, élaborant une coiffure complexe, trop pour moi. J'arrêtai sa main avant qu'elle ne fasse une énième boucle dans mes cheveux. « Laisse-les un peu détachés s'il-te-plaît, je ne me reconnais pas ainsi apprêtée. » Elle inclina la tête et défit quelques circonvolutions. « Comme ça ?

 

--- Oui, c'est bien.

 

--- Je peux ? » me demanda-t-elle, après avoir attrapé sur la table l'onguent pour soigner mes brûlures. « Il ne faut pas rester ainsi, Maîtresse, cela pourrait s'infecter.

 

--- Oui, la brûlure est intense, plus que je ne l'aurais cru. » Elle me retira ma chemise rose poudrée et étala délicatement la crème sur mes blessures. A cet instant, j'étais bien avec Lilas tout près de moi... même si elle ne m'aimait pas. J'étais capable de tout accepter, pourvu que j'aie d'autres moments aussi agréables avec elle.

 

 

 

***

 

« Que s'est-il passé hier ? » C’était Eléa qui me posait, à son tour, cette question, alors que nous étions avec le magister. Je ne sus à nouveau pas quoi répondre.

 

« Je crois que j'ai perdu la tête, Eléa. » Elle me sourit.

 

« Tu es étrange depuis hier, Livia.

 

--- Je... Je suis un peu fatiguée, répondis-je espérant que ça lui suffirait.

 

--- Je te connais bien ma sœur. Je sais que quelque chose ne va pas, quelque chose te tracasse. Ne veux-tu pas m'en parler ?

 

--- Non, je t'assure, ça va. Juste un peu de fatigue avec les concours.

 

--- Bien ! Quand vous aurez fini de parler, Mes Dames, vous pourrez peut-être commencer à travailler, » interrompit sévèrement le Magister.

 

***

 

            Après la séance de gymnastique, je retournai dans ma chambre pour y prendre le bain que Lilas m’avait préparé. Fraîche et parfumée, je retrouvai la jeune femme dans ma chambre : elle portait sur le bras la robe rouge que j’avais choisie hier avec elle. Je passai mes doigts sur l’étoffe brillante, luxueuse, caressant par la même son bras, doucement. Les battants de la porte de la chambre s'ouvrirent alors en grand, livrant passage à Dame Sulpicia qui entra dans un tourbillon d'étoffes vaporeuses. Son esclave la suivait. Je m’éloignai précipitamment de Lilas comme si nous faisions quelque chose de mal. Ma mère haussa un sourcil de mauvais aloi, puis congédia la jeune femme d'un geste rapide. Apeurée, Lilas sortit précipitamment, me laissant seule avec cette femme à l'air hautain.

 

« Mère, » dis-je en m'inclinant. Elle s'approcha de moi.

 

« Que s'est-il passé hier, Livia ? » Je déglutis difficilement. Je n'avais rien à dire, je n'avais trouvé aucune explication plausible.

 

« Je vous demande pardon, mère. » A ma grande surprise, Dame Sulpicia me prit alors dans ses bras, tendrement. Je restai interdite, les bras le long du corps, ne sachant que faire.

 

« Tu es bien tendue ma fille... dit-elle en me regardant à nouveau. « Que se passe-t-il ? Est-ce la réception de ce soir qui te perturbe ?

 

--- Sans doute, mère, » dis-je. Cela semblait être une bonne explication, même si je ne voyais pas pourquoi une simple réception pouvait me mettre dans une tel état.

 

« Allons, Livia... Nous en avons déjà longuement parlé. Tu dois te marier, tu as dix-sept ans, il est amplement temps ! » Avec qui ? J’espère que ce n’était pas le scribe que j’avais tenté de tuer. Évidemment non, ce devait être un homme avec une bonne position, un sénateur, un légat, un gouverneur. « Tu vas devoir te conduire de manière exemplaire ce soir, Livia. Ton futur époux sera présenté à tous.

 

--- Oui, mère. »  Elle se leva pour regarder la robe.

 

« Tu ne peux pas mettre celle-ci, ton dos est zébré de coups... » Elle secoua la tête, ne semblant pas approuver la châtiment infligé par son époux. « Ça ne ferait pas bon effet, ajouta-t-elle en souriant. Tu mettras la robe bleue, elle couvrira tes brûlures. Je compte sur toi, ma fille, » ajouta-t-elle avec un long regard appuyé. Je m'inclinai et elle sortit, son esclave sur ses talons. Je n'avais pas de souvenirs de ma mère, j'avais aimé la douceur de Dame Sulpicia...

 

 

 

***

 

            J'étais assise près de la fontaine intérieure, les pieds dans l'eau. Je m'étais éloignée de la réception, j'avais du mal à supporter l'agitation qui régnait dans la salle. Je contemplais l’eau lorsque mon attention fut attirée par l'arrivée d'un groupe de personnes : un homme entouré de ses esclaves. Mon père se leva et alla au devant de lui. Je ne le voyais pas encore bien, mais je le reconnus immédiatement : son allure, ses gestes, sa voix... Non, ce ne pouvait être lui ! Non... Je fermai les yeux, tentant de repousser l’affreuse réalité.

 

            Mon père revint avec l'homme à ses côtés et frappa dans ses mains. Tout s'arrêta brusquement, musique, danses, combats, discussions... « Il est temps pour moi de vous annoncer une nouvelle qui me réjouit particulièrement. » Il se tourna vers moi. « Approche ma fille. » Je me plaçai près de lui, un peu tremblante. « Je vous annonce le mariage prochain de ma fille avec le Gouverneur Solko. » Je m'inclinai devant le gros homme et me forçai à lui sourire. Il m'aida à m'asseoir autour de la table principale, prit place à mes côtés. Puis, le banquet composé de volailles bouillies, de légumes salés, de fromages et de pâtisseries aux fruits et au miel fut servi par une multitude d'esclaves qui se déplaçaient avec aisance parmi les invités, assis autour de petites tables basses. Le Gouverneur me servit, plaçant dans mon assiette toute sorte de nourriture, sans écouter mes protestations... Tout avait un mauvais goût... Je regardai mon Maître du coin de l’œil : plus enrobé que dans mon souvenir, son ventre enveloppé dans une large ceinture de cuir, ses cheveux blonds attachés en une courte tresse, la barbe broussailleuse, les yeux bleus pétillants. Il babillait sans cesse, ne faisant que peu de cas de mes réponses. Il s'empiffrait, engouffrant des tonnes de nourritures... Il me dégoûtait, plus que jamais. J'eus soudain envie de vomir et sortit précipitamment de table, sous le regard soucieux de ma mère. Je fis quelques pas à l'extérieur, chancelante, avant de rendre le peu que j'avais avalé... J'entendis quelqu'un s'approcher de moi, Lilas bien sûr .

 

« Est-ce que ça va, Maîtresse ? C'est votre mère que m'envoie.

 

--- Oui, répondis-je en m'essuyant la bouche. Dis-lui de ne pas s’inquiéter, je vais y retourner... Il me faut juste quelques instants.

 

--- Qui est-ce pour vous ? » Je me retournai vers la jeune femme.

 

« Mon pire cauchemar... » murmurai-je. Je respirai lentement, profondément, faisant taire ma peur et mon dégoût. Je repris ma place à côté du Gouverneur Solko et terminai le repas dans une sorte de brouillard, comme anesthésiée. Ce ne fut qu’à l’issue de la soirée, en retournant dans ma chambre, que je pris réellement conscience de l'atrocité de la situation... Devenir l’épouse de mon Maître, le suivre dans les contrées gelées, vivre à nouveau à ses côtés, le voir constamment, partager sa couche de mon plein gré, jouer une atroce comédie... Il me semblait que rien n’aurait pu être pire !

 

***

 

            Je m’agitai dans mon lit, incapable de trouver le sommeil, la peur s’agitant dans mon ventre comme une bête assoiffée. La décision s’imposa alors à moi et je me levai. Sans me changer, je me glissai hors de la villa des Glycines, puis courus jusqu’aux falaises qui dominaient la mer, agitée elle-aussi. Un vent glacé soufflait en ce milieu de nuit, la lune était cachée par des nuages menaçants. Je regardai l’eau noire en contrebas et fis un pas dans le vide. Je tombai, une longue descente avant la délivrance, l’impact : je sentis mon crâne éclater sous le choc, mon sang se répandre, mes membres se briser... La douleur me saisit et je me retrouvai au bord de la falaise, en vie, entière, la douleur de mon corps disloqué persistant. Je me levai malgré la souffrance, et fis à nouveau un pas dans le vide : chute, impact. La douleur fut encore plus atroce et je me retrouvai au sommet de la falaise, intacte, terrassée néanmoins par la douleur. Je recommençai : je devais mourir, c’était mon droit de renoncer à ce pacte, à cette mascarade... Je revins encore au point de départ, souffrant le martyre, malgré un corps intact... Je me laissai tomber à genoux. Le vent s’était intensifié, quelques gouttes tombaient à présent.

 

« Je renonce ! S’il-vous-plaît ! Je renonce à tout ça ! Laissez-moi partir !

 

--- Tu ne le peux petite Louve. Il te reste onze lunaisons avant que tu ne paraisses à nouveau devant moi, » répondit l’être surnaturel. Je regardai autour de moi, mais la nuit était sombre et je ne vis personne.

 

« S’il-vous-plaît... Je ne peux pas... Laissez Livia revenir et moi disparaître.

 

--- Tu ne comprends pas... Tu es Louve mais aussi Livia. Tu vas devoir continuer. » Je la vis enfin, à côté de moi. Elle posa le plat de sa main sur mes cheveux, prononça quelques mots tout bas, et la douleur s’enfuit, me laissant à nouveau respirer. « Ne recommence pas, petite Louve, tu ne peux décider de mourir  ! » Elle s’estompa doucement puis disparut complètement. La pluie se mit alors à tomber dru. Je fus trempée en quelques instants, mais je restai là, au bord de la falaise, tentant de comprendre ce qu’elle m’avait dit.

 

« Maîtresse ! » Je me retournai, étonnée et vis Lilas à quelques mètres de moi, trempée elle aussi. « Vous devez rentrer Maîtresse, vous allez attraper la mort ainsi ! » J’eus un rire sans joie : la mort m’était maintenant refusée, je ne risquai pas grand chose. Je la rejoignis et l’entraînai vers la villa : si je ne risquai rien, c’était différent pour Lilas qui pouvait attraper une pneumonie ou quelque chose dans le genre. Nous rentrâmes et nous faufilâmes sans nous faire remarquer dans ma chambre. Là, nous enlevâmes nos vêtements et Lilas entreprit de me sécher, mais je lui pris la serviette des mains et lui intimai l’ordre de se sécher elle-aussi. Nous restâmes ainsi quelques instants, frottant corps et cheveux, puis j’enfilai une nouvelle chemise de nuit et Lilas fit de même. Je m’allongeai sur le lit, les bras croisés sous ma nuque et fixai le plafond.

 

« A qui parliez-vous, Maîtresse ?

 

--- Tu veux vraiment le savoir ? » Elle acquiesça.

 

« Alors, assieds-toi, lui dis-je en tapotant le bord du lit. Je vais tout te dire. » Je lui expliquai donc mon histoire, incluant celle de Lilas e partie, du moins ce que je savais d’elle.

 

« Louve, c’est donc votre nom ?

 

--- Louve et Livia, nous sommes ensemble dans ce corps. Mais, oui, je suis plus Louve. » Elle s’allongea sur le lit à côté de moi.

 

« C’est parce que je ne suis que Louve que tu fais ça ? lui demandai-je.

 

--- Oui... Je n’aurais jamais osé avec Dame Livia. » Elle se blottit contre moi, un frisson me parcourut, et je la serrai dans mes bras.

 

« Louve... J’aime beaucoup votre nom...

 

--- C’est le gouverneur qui l’a choisi.

 

--- Il est tout de même beau. » Elle posa un léger baiser sur ma joue. « Quand on sera en terre Squilésiennes avec le Gouverneur, je serai là pour vous Maîtresse, vous le savez ?

 

--- Tu resteras là quand je partirai. Je...

 

--- Mais vos parents ont déjà décidé... 

 

--- Non, mon Maître traite mal ses esclaves, tu seras plus heureuse ici.

 

--- Voyons, je suis votre esclave, ma place est à votre service.

 

--- Tu n’es pas mon esclave, tu...

 

--- Ici, je suis votre esclave, et j’en suis heureuse, » ajouta-t-elle. Je laissai ma main caresser sa peau, j’enfouis mon visage dans son cou, respirant sa peau.

 

« Merci Iris. »